Mémoire et modernité façonnent une architecture portugaise inventive Quartier historique de Bélem, Lisbonne. Au premier plan, la signature contemporaine du Musée d’art, d’architecture et de technologie (MAAT). – Photo : Florent Pécassou, Wikipedia

LAu Portugal, histoire et modernité se côtoient d’une manière étonnamment harmonieuse. Topographie escarpée, lumière particulière, rives du Tage et tissu urbain ancien forment un cadre propice à des interventions architecturales audacieuses.

L’innovation architecturale à Lisbonne ne tient pas seulement à des façades spectaculaires : elle provient de la capacité des architectes et urbanistes à conjuguer conservation du patrimoine, réemploi industriel, réponse aux défis sismiques, insertion dans le paysage et expérimentation formelle et matérielle. Du plan pombalin aux interventions contemporaines le long du fleuve, la capitale portugaise offre un récit urbain où conservation et audace cohabitent.

L’histoire architecturale moderne de Lisbonne commence, en grande partie, avec la reconstruction après le tremblement de terre de 1755. La « reconstruction pombaline » de la Baixa n’est pas seulement un exemple d’urbanisme néoclassique : c’est aussi un laboratoire d’ingénierie face au risque sismique.

Détail de la façade de l’emblématique Casa de Ferreira das Tabuletas (1864), rue da Trindade, Lisbonne. La décoration en azulejos était sous la responsabilité de Luís Ferreira, directeur de l’usine de céramique de Ferreira das Tabuletas. Elle comprend six figures allégoriques - Terre, Eau, Commerce, Industrie, Science et Agriculture. – Photo : Joao Martinho, Wikipédia
Le Musée d’art, d’architecture et de technologie (MAAT) posé au bord du Tage dans le quartier de Belém. – Photo : Desidério Soraes, Flickr

Le grand tournant du Tage : Parque das Nações

Si l’on avance jusqu’à la fin du XXe siècle, le grand tournant moderne de Lisbonne est sans doute lié à l’Exposition universelle de 1998 et à la transformation du front de mer en Parque das Nações. Une friche industrielle a été convertie en pôle mixte – logements, commerces, culture et infrastructures – en privilégiant l’ouverture sur le fleuve, la promenade et la mixité des usages. Le parc a servi de laboratoire pour réinventer la relation de la ville au fleuve.

Parque Das Nações, Lisbonne, Portugal. – Photo : Lacobrigo, Wikipedia

 

Parmi les pièces emblématiques de cette période figure la gare de l’Oriente de Santiago Calatrava, avec sa structure d’acier et de lumière, qui est devenue l’emblème de cette reconquête. L’Oceanário et la tour Vasco de Gama complètent cette séquence, donnant au parc une identité à la fois locale et internationale.

Dialogue et réemploi : Belém, le MAAT et la reconversion industrielle

Dans les quartiers historiques proches du fleuve, à Belém et Alfama, l’intervention contemporaine est plus subtile, fondée sur la réhabilitation et le dialogue avec l’ancien. Le MAAT (Museum of Art, Architecture and Technology), conçu par le cabinet AL_A d’Amanda Levete, est un cas d’école : à côté d’une ancienne centrale thermique, une toiture ondulée praticable réinvente le front d’eau et offre un nouveau point de vue public. Ce type d’intervention qui marie restauration et architecture neuve illustre l’approche lisboète qui mise sur des projets hybrides, mêlant conservation, innovation muséographique et appropriation citoyenne.

La réaffectation d’anciens sites industriels en lieux créatifs est un autre trait distinctif. Le modèle LX Factory dans le quartier d’Alcântara illustre parfaitement la reconversion industrielle en moteur culturel et économique. Ancienne usine textile transformée en cluster d’industries créatives, boutiques et restaurants, le site est devenu un laboratoire urbain où l’architecture industrielle sert de matrice à des usages émergents. Ce réemploi est plus qu’un luxe esthétique : il est une stratégie de résilience urbaine.

Le modèle LX Factory dans le quartier d’Alcântara. – Photo : Jo Kassis, Pexels

 

Matérialité, tradition et modernité

Le Portugal a aussi su tirer parti de ses savoir-faire locaux en matière de matériaux et d’artisanat.

L’azulejo, ces carreaux vernissés emblématiques, est réinterprété par des architectes contemporains en motifs de façade, jeux de textures ou installations graphiques, preuve qu’une tradition peut devenir vecteur d’innovation. Le calcaire et le granit locaux dialoguent avec le verre et l’acier dans de nombreuses réalisations, créant un langage architectural à la fois ancré et résolument moderne. Cette sensibilité matérialiste est au cœur de la réputation des architectes portugais sur la scène internationale.

Un motif d'azulejo – Photo :  Allie Felley, Pexels
L’azulejo, symbole culturel et patrimonial du Portugal, est réinterprété par des architectes contemporains. L’exemple de la Casa da Musica à Porto, une réalisation d’OMA. – Photo : Philippe Ruault/AA13.fr

 

Réinvention de l’espace public et vie urbaine

Un autre registre d’innovation concerne le paysage urbain et la manière de réorganiser l’espace public. La requalification des quais, la création de promenades, pistes cyclables et nouvelles places publiques ont pour objectif de reconnecter la ville au fleuve et d’améliorer la qualité de vie.

Pink Street, Lisbonne, Portugal. – Photo : Remy Gieling, Unsplash

 

Le renouveau du Cais do Sodré et la reconfiguration de la Rua Nova do Carvalho – la célèbre « Pink Street » – montrent comment une reprogrammation urbaine peut revitaliser des secteurs en leur donnant une identité culturelle forte. Ces opérations, menées souvent par des initiatives publiques conjuguées à des acteurs privés, redonnent au centre-ville des usages diversifiés et attractifs.

Durabilité et conception bioclimatique

Lisbonne ne mise pas uniquement sur l’esthétique : la durabilité y est un moteur de création. Les enjeux environnementaux s’imposent désormais dans la pratique architecturale lisboète. Les projets intègrent de plus en plus le réemploi des matériaux, la gestion intelligente des eaux pluviales et la végétalisation. L’efficacité énergétique est également un enjeu, notamment l’intégration de panneaux solaires discrets sur des bâtiments historiques restaurés ou encore le projet pilote de géothermie au siège social de la délégation régionale de Lisbonne et de la vallée du Tage de l’Ordre des architectes du Portugal. Qu’il s’agisse de nouvelles constructions ou de la rénovation de bâtiments anciens, l’objectif est de réduire l’empreinte écologique tout en améliorant le confort thermique, acoustique et spatial des usagers. La ville, exposée aux effets du changement climatique et à l’augmentation touristique, expérimente des solutions pour rendre le tissu urbain plus résilient.

Une ville-monde ouverte aux collaborations

L’architecture innovante à Lisbonne se caractérise par une posture ouverte et cosmopolite. Les collaborations entre architectes portugais et équipes internationales, les commandes publiques imposant exigences et exemplarité, ainsi que l’intégration d’arts et technologies contribuent à une production architecturale diverse. La capitale fonctionne comme une scène de test où se croisent des formes d’intervention nouvelles : bâtiments qui veulent être des lieux d’expérimentation sociale, équipements qui interrogent leurs usages et espaces publics qui cherchent à accueillir des formes variées d’appropriation citoyenne visant la transformation sociale.

Cour intérieure, complexe du siège social d’EDP. – Photo : Enrico Strocchi, Wikipedia – Architecte :Aires Mateus

 

L’innovation architecturale à Lisbonne ne se réduit pas à des pièces spectaculaires. Elle se manifeste dans des stratégies de réemploi, des réponses climatiques, une attention portée à la matérialité et à l’échelle humaine, et une volonté constante de reconnecter la ville au fleuve. Lisbonne offre un parcours architectural où chaque intervention – gare, musée, reconversion industrielle ou requalification du front de mer – participe à une recomposition urbaine sensible et résiliente. Pour le visiteur comme pour le résident, la ville raconte aujourd’hui une histoire de ponts – littéraux et symboliques – entre les époques, les techniques et les usages.

 

 

Capitale d’un modernisme architectural et urbain

Le Musée d’art, d’architecture et de technologie (MAAT) posé au bord du Tage dans le quartier de Belém. – Photo : Pexels. Architecture : AL_A

 

Depuis une vingtaine d’années, Lisbonne s’est imposée comme un laboratoire d’architecture contemporaine où se croisent des figures de renom et de jeunes agences innovantes. Ici, les projets ne cherchent pas à effacer le patrimoine, mais à dialoguer avec lui, jouant sur la lumière, les perspectives et la topographie singulière de la ville.

Au cœur de cette effervescence, on retrouve des signatures internationales et locales : Alejandro Aravena, Aires Mateus, João Luís Carrilho da Graça, Charles Correa… et plus récemment Daniel Libeskind, avec son audacieux projet pour le futur musée juif. Lisbonne conjugue ainsi mémoire et vision, patrimoine et innovation, esthétique et durabilité.

Alejandro Aravena : l’intelligence du contexte

Lauréat du prix Pritzker en 2016, Alejandro Aravena, architecte de l’agence chilienne Elemental, connu pour ses projets de logement social participatif, a également marqué Lisbonne. Il a notamment conçu le deuxième bâtiment du complexe du siège social d’EDP, un bâtiment caractérisé par son utilisation de béton et ses façades contrastées.

Vue nocturne du premier bâtiment du complexe du siège social d’EDP, mettant en valeur les jeux de lumière et d’ombre. – Photo : Juan Rodriguez. Architecture : Aires Mateus
Deuxième bâtiment du complexe du siège social d’EDP. – Photo : Francisco Nogueira, Le journal du Design. Architecture : Alejandro Aravena, Elemental

 

Son approche repose sur une idée simple, mais exigeante : un bâtiment ne doit pas seulement répondre à une fonction, il doit s’inscrire dans un contexte culturel, social et paysager. À Lisbonne, il a su exploiter la lumière crue de l’Atlantique, les ombres profondes créées par le relief et intégrer des matériaux à la fois sobres et chaleureux. Son architecture se distingue par des lignes franches, une modulation des volumes et une attention particulière aux espaces collectifs.

Aires Mateus : minimalisme sculptural

Les frères Manuel Rocha et Francisco Xavier de Aires Mateus, de l’agence Aires Mateus, sont des maîtres de l’abstraction. Leur travail, récompensé par le prestigieux prix FAD, explore un minimalisme presque sculptural : façades monolithiques, ouvertures calculées avec précision, volumes creusés comme des blocs de pierre. À Lisbonne, leurs réalisations réinterprètent la tradition architecturale portugaise en épurant ses formes. Leurs projets dégagent une impression de calme et de densité silencieuse, tout en dialoguant subtilement avec l’espace public. Chez eux, le vide est aussi important que le plein : la lumière devient un matériau à part entière.

Carrilho da Graça : lignes claires et urbanité

João Luís Carrilho da Graça, prix Secil d’architecture, est une figure incontournable de la scène portugaise. Sa marque de fabrique : des lignes claires, une lecture fluide des espaces et une intégration intelligente dans le tissu urbain. On lui doit notamment le Pavillon de la Connaissance au Parc des Nations, ou encore l’aménagement du Campo das Cebolas, au pied de l’Alfama, qui redonne aux piétons la jouissance d’un espace autrefois saturé par la circulation. Ses projets sont pensés comme des prolongements de la ville, où l’architecture accompagne les usages plutôt que de les contraindre.

 

 Pavillon de la Connaissance. – Photo : Cristian Richter. Architecture : Carrilho da Graça arquitectos

 

Charles Correa : une touche indienne au bord du Tage

L’architecte indien Charles Correa (1930-2015), reconnu pour sa capacité à conjuguer modernité et culture vernaculaire, a laissé à Lisbonne un chef-d’œuvre : le Champalimaud Centre for the Unknown, centre de recherche biomédicale inauguré en 2010. Face au Tage, ce complexe évoque à la fois la rigueur des institutions scientifiques et la fluidité des espaces publics ouverts. Correa y intègre des courbes élégantes, des patios lumineux et des perspectives sur l’eau qui invitent à la contemplation. C’est un lieu qui illustre comment l’architecture peut servir la science tout en restant profondément humaine.

Le Champalimaud Centre for the Unknown. – Photo : Hugo Sousa. Architecture : Charles Correa

 

Daniel Libeskind : un musée comme une mémoire fracturée

Le projet le plus commenté de ces dernières années est sans doute le futur musée juif signé Daniel Libeskind, architecte américano-polonais mondialement connu pour ses œuvres puissantes sur la mémoire, comme le Musée juif de Berlin. Son intervention à Lisbonne, prévue dans le quartier historique de Belém, sera un bâtiment chargé de symbolisme : angles vifs, géométries brisées, percées lumineuses évoquant à la fois les fractures et les résiliences de l’histoire juive portugaise. Il s’agira moins d’un objet architectural autonome que d’un marqueur mémoriel, dialoguant avec l’histoire longue et complexe de la ville.

Santiago Calatrava : un dialogue entre structure et lumière

À Lisbonne, Santiago Calatrava laisse surtout son empreinte à travers la Gare do Oriente, chef-d’œuvre de fluidité et de légèreté. Son langage sculptural traduit l’idée que l’infrastructure peut être monumentale sans renoncer à la fonctionnalité. Son influence s’étend aussi à l’aménagement global du Parc des Nations lors de l’Exposition universelle de 1998. Il y a conçu passerelles piétonnes, auvents et structures métalliques qui ponctuent l’espace et relient la gare au front de mer. Ces ouvrages, à mi-chemin entre sculpture et ingénierie, expriment son style signature : lignes tendues, matériaux apparents et formes inspirées du monde organique. À Lisbonne, Calatrava a su conjuguer monumentalité et transparence, transformant un quartier neuf en véritable vitrine architecturale tournée vers le XXe siècle.

La gare do Oriente au Parc des Nations. – Photo : Martín Gómez Tagle, Wikipédia. Architecture : Santiago Calatrava

 

Cabinet AL_A : la vague architecturale d’Amanda Levete

En 2016, le cabinet londonien AL_A, fondé par Amanda Levete, offre à Lisbonne l’un de ses nouveaux emblèmes culturels : le Musée d’Art, d’Architecture et de Technologie (MAAT). Posé au bord du Tage dans le quartier de Belém, le bâtiment épouse la courbe du fleuve comme une vague pétrifiée. Sa façade de carreaux de céramique émaillée reflète la lumière et change de tonalité selon l’heure du jour. Le toit, accessible au public, se transforme en belvédère sur le pont du 25 Avril et le fleuve, effaçant la frontière entre architecture et espace urbain. Avec le MAAT, Amanda Levete signe une œuvre à la fois sculpturale et accueillante, qui symbolise l’ouverture de Lisbonne vers une culture résolument contemporaine.

Les maîtres portugais : Álvaro Joaquim de Melo Siza Vieira et Eduardo Souto de Moura

Si leurs réalisations sont plus nombreuses à Porto, Álvaro Siza Vieira et Eduardo Souto de Moura ont également marqué Lisbonne. Tous deux partagent une approche attentive au lieu, à la lumière et aux usages, inscrivant leurs œuvres dans la continuité de l’histoire urbaine tout en affirmant une identité contemporaine.

Álvaro Siza Vieira, figure majeure de l’architecture portugaise contemporaine a conçu le pavillon du Portugal de l’exposition universelle de 1998 avec la participation de Eduardo Souto de Moura. Il est aussi reconnu pour ses interventions subtiles où la modernité dialogue avec le tissu historique, notamment dans des projets de logements sociaux et la réhabilitation d’espaces publics.

Pavillon du Portugal de l’exposition universelle de 1998. – Photo : Paulo Juntas. Architecture : Álvaro Siza Vieira et Eduardo Souto de Moura

 

Souto de Moura, lauréat du prix Pritzker en 2011, s’est illustré par une architecture rigoureuse, jouant sur les matières brutes et les proportions équilibrées. Il a participé à plusieurs opérations urbaines et à la conception d’édifices institutionnels, toujours avec la sobriété élégante qui le caractérise.

La Casa das Historias Paula Rego à Cascais. – Photo : L’Éclipse. Architecture : Eduardo Souto de Moura

 

À Cascais, en périphérie de Lisbonne, il conçoit un intrigant édifice en béton couleur terracotta, la Casa das Historias Paula Rego, qui rassemble des centaines d’œuvres de Paula Rego, artiste plasticienne britannico-portugaise, reconnue pour sa peinture et ses gravures. 


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