
Centre commercial, 2018. – Photo : Bruno Goosse
Les opérations réalisées sans la présence d’un inspecteur ministériel ni d’un représentant municipal, ni même, selon certains témoignages, d’un surveillant du promoteur, ont laissé le site jonché de débris sur sa partie ouest. Toutefois, la section est en apparence plus originale et emblématique avec sa grande verrière circulaire de trois étages, demeurait intacte, devant être restaurée selon les ententes entre la municipalité et le propriétaire. Au retour de la pause de midi, les engins de démolition reprennent toutefois le travail, cette fois sans autorisation, et s’attaquent illégalement au cœur architectural du Domaine-de-l’Estérel. Hillel, témoin direct de la scène, tente d’intervenir auprès de l’opérateur, contacte la municipalité et la Sûreté du Québec, mais ne parvient à mobiliser aucune autorité. À la fin de la journée, il ne reste que des ruines poussiéreuses d’un édifice pourtant classé au patrimoine québécois et dont certains soulignent l’importance mondiale.
Bref retour sur le Domaine de l’Estérel
En 1935, le jeune baron belge Louis Empain, âgé de vingt-sept ans, partage avec son frère Jean une vaste fortune héritée de leur père, Édouard Empain, industriel actif en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient. Peu intéressé par les entreprises coloniales africaines, Louis se tourne vers le Canada où il fonde, dès 1934, une série d’entreprises interreliées à partir d’un bureau situé dans le Vieux-Montréal. Marié à Geneviève Hone, d’origine belgo-canadienne, il acquiert plus de 17 000 acres dans les Laurentides, autour du lac Masson, à Sainte-Marguerite, afin d’y ériger une communauté planifiée qu’il baptise Domaine de l’Estérel. Entre 1936 et 1939 seulement, il construit un hôtel, un club-house, un lodge, des écuries, divers chalets, ainsi qu’un centre commercial et culturel qui devait constituer le navire amiral de son projet urbain moderniste.
Pour réaliser un ensemble d’esthétique résolument moderne dans un environnement naturel encore difficile d’accès, en 1936, Empain recrute l’architecte belge Antoine Courtens, fils et frère d’artistes renommés, formé auprès de Victor Horta et passé chez Tony Garnier à Lyon. Courtens, qui a déjà réalisé des œuvres majeures de l’Art déco bruxellois, notamment l’hôtel Haerens et le Palais de la Folle Chanson, se distingue par une sensibilité marquée à l’égard de l’inspiration maya de Frank Lloyd Wright, alors en vogue en Europe. Âgé de trente-sept ans, il accepte l’offre d’Empain et s’installe pour deux ans au Canada avec sa famille.
L’envergure du projet, exceptionnelle dans le contexte de la Grande Dépression, lui permet de déployer une diversité d’identités architecturales. Le club-house, avec ses longues saillies ancrées dans le roc, évoque l’expressionnisme allemand ; le centre commercial, vaste édifice de 4 500 m² enduit de stucco noir et blanc, combine Art déco, modernisme belge et streamline américain ; l’hôtel s’inscrit dans la lignée du modernisme orthodoxe européen des années 1920. Quant aux maisons de bois rond, leur conception porte sa signature, mais doit beaucoup au savoir-faire importé dans les Laurentides par le Finlandais Victor Nymark. Les nombreuses esquisses témoignent d’une recherche formelle où se croisent les premières maisons de Wright et une certaine domesticité belge.
.jpg)
Cage d’escalier menant à la Blue Room, des intérieurs classés. – Photo : Michel Brunelle
L’aventure canadienne d’Empain s’interrompt toutefois brutalement en 1939, lorsque le gouvernement fédéral met ses actifs sous séquestre, la Belgique occupée étant considérée comme un territoire ennemi. Désabusé, le baron liquide ses avoirs canadiens et consacre ensuite sa vie à des œuvres caritatives en Belgique.
Les suites
Du vaste projet où se croisent les trajectoires belge et canadienne de l’entre-deux-guerres, peu de choses subsistent aujourd’hui, malgré l’action inlassable en faveur de sa sauvegarde de la Société d’histoire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson et d’Estérel depuis sa fondation, en 1992. L’hôtel a été démoli en 2012 pour faire place à une résidence privée de style château ; le club-house a été englobé dans les agrandissements de l’hôtel Estérel dès les années 1960 ; les écuries, le lodge et plusieurs édifices secondaires ont disparu à la suite de démolitions ou d’incendies suspects. Seuls quelques chalets de bois rond subsistent, dont celui où séjourna l’écrivain Georges Simenon lors de sa résidence nord-américaine, ainsi que la seule maison moderne construite en béton. Jusqu’en 2022, le centre commercial et culturel demeurait la pièce maîtresse la mieux conservée du projet originel, témoin de son ambition architecturale. Sa disparition laisse désormais un ensemble fragmentaire dont la cohérence historique est difficile à saisir.
Au lendemain de la démolition, le propriétaire nie toute responsabilité, promet de « faire la lumière » sur les événements et de « réparer au mieux ce qui paraît irréparable ». Face au tollé public, médiatique et politique qui atteint même la presse belge, le gouvernement du Québec annonce une enquête et la volonté d’appliquer les sanctions les plus sévères prévues par la Loi sur le patrimoine culturel. Cependant, l’amende maximale de 1,14 M$ demeure largement inférieure aux coûts de restauration du bâtiment, évalués à plus de 10 M$, ce qui soulève de vives critiques.

Diverses cartes postales du domaine de l’Estérel par le photographe Édouard-Martin Comélas. – Source : Société d’histoire de Sainte-Marguerite- du-Lac-Masson et d’Estérel
Percevant cet écart comme une invitation implicite à privilégier la démolition, une pétition citoyenne lancée le 15 mai 2022, réunissant 3 293 signatures, demande qu’à titre de sanction exemplaire soit imposée la reconstruction à l’identique du bâtiment. Dans la foulée, Docomomo Québec organise, le 17 septembre 2022, une journée de réflexion à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson autour de la question : Faut-il reconstruire le centre commercial du Domaine-de-l’Estérel ? S’appuyant sur certains précédents internationaux, dont un cas londonien rapporté par The Guardian en mars 2021, les participants posent entre autres les questions suivantes : s’agirait-il d’une réhabilitation ou d’une falsification historique ? Le patrimoine architectural loge-t-il uniquement dans la réalisation formelle du bâti ou peut-il se trouver dans la documentation de l’architecte où, par ailleurs, réside son droit d’auteur permettant ainsi, à la manière d’une partition musicale, d’être réinterprétée au besoin ? À l’issue de cette journée, les participants concluent que la reconstruction pourrait constituer ici une réponse légitime et consensuelle. Ce souhait endossé par la MRC n’a trouvé aucun écho ni auprès des autorités ni du propriétaire.