ADAPTATION et/ou INNOVATION ? – Réapprendre à construire dans les limites de l’habitabilité Installation de Daniel Barber, Biennale de Venise 2025. Dénonce les fondements extractifs, inéquitables de la climatisation, attirant l’attention sur les coûts environnementaux, sociaux des habitudes/pratiques liées au confort. Photo : Bilger Kolbas

L’architecte Jean-Paul Boudreau propose un texte sur son interprétation de la relation entre architecture et transition énergétique, innovation et créativité.

Pendant plus d’un demi-siècle, l’innovation dans le domaine du bâtiment s’est principalement traduite par l’ajout de technologies. Les bâtiments sont devenus plus complexes, plus mécanisés, plus instrumentés et plus dépendants d’une multitude de systèmes destinés à maintenir des conditions de confort et de commodité toujours plus élevées.

Cette quête du confort absolu s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large de nos sociétés contemporaines. Dans une remarquable tribune publiée dans le New York Times le 16 février 2018, intitulée « The Tyranny of Convenience », le juriste américain et professeur à la Columbia Law School, Tim Wu, écrivait :

« La commodité est certainement la force la plus puissante qui façonne nos vies et nos économies. Elle est pourtant la plus sous-estimée et la moins bien comprise dans le monde d’aujourd’hui. »1

L’architecture n’a pas échappé à cette logique. À mesure que les systèmes techniques gagnaient en puissance et en sophistication, nous avons progressivement cherché à nous affranchir des contraintes du climat, des saisons et même, dans certains cas, des caractéristiques propres aux milieux dans lesquels nous construisons. Nous avons ainsi développé ce que l’on pourrait appeler une culture de la compensation mécanique : une manière de concevoir les bâtiments où la technologie est appelée à corriger, compenser ou neutraliser ce que l’architecture savait faire autrefois naturellement : s’adapter !

Projet de ville linéaire « The Line » en Arabie Saoudite. Bien que présenté comme une écocité durable et à zéro émission de carbone, des scientifiques et des observateurs de l’environnement s’alarment de l’empreinte carbone initiale massive du projet, de ses besoins gigantesques en matières premières, et de l’absurdité écologique fondamentale que représente la climatisation d’un mur miroir de 170 kilomètres en plein désert. – Photo : Neom.com

 

Cette trajectoire a permis des avancées considérables, mais elle a également contribué à produire une architecture largement déconnectée de son environnement. Or, une réalité nouvelle s’impose aujourd’hui à nous : le climat change plus rapidement que les bâtiments que nous construisons. Les bâtiments conçus aujourd’hui devront fonctionner en 2050 ou en 2080 dans des conditions climatiques qui n’existent pas encore.

Au Québec, les projections du Centre canadien des services climatiques (scénario SSP3-7.0, horizon 2050) annoncent une augmentation des épisodes de chaleur extrême, des précipitations plus intenses, davantage de pluie hivernale ainsi qu’une multiplication des cycles gel-dégel. Ces changements climatiques ne modifieront pas seulement notre confort : ils exerceront des contraintes inédites sur les enveloppes et transformeront les conditions de vieillissement, d’entretien et de durabilité de nos bâtiments et de nos infrastructures. Ils nous obligent déjà à poser une question simple mais fondamentale : nos bâtiments habitent-ils encore leur milieu ?

Scénario SSP3-7.0 pour le Québec 2050. Maintenir les conditions de confort auxquelles nous sommes habitués exigera des enveloppes de bâtiment capables de résister à des contraintes climatiques sans précédent. – Photo : Consortium Ouranos + RNCREQ

 

La grande déconnexion

Pendant des millénaires, les sociétés humaines ont développé des architectures adaptées à leurs conditions locales. Les voûtes nubiennes répondaient à la chaleur du désert. Les malgafs iraniens captaient les vents dominants. Les moucharabiehs filtraient la lumière et réduisaient les gains thermiques. Les patios méditerranéens, les riads, les cours intérieures et les vérandas constituaient autant de dispositifs permettant de négocier les conditions climatiques plutôt que de les combattre.

Cette architecture n’était pas primitive. Elle était intelligente. Elle mobilisait une compréhension fine des flux d’air, de l’inertie thermique, du rayonnement solaire, de l’humidité et des usages sociaux. Au cours du XXe siècle, l’abondance énergétique et la puissance croissante des systèmes mécaniques ont progressivement déplacé cette intelligence vers les équipements. Nous avons commencé à compenser mécaniquement ce que l’architecture maîtrisait auparavant naturellement. Le résultat est un environnement bâti souvent performant sur papier, mais de plus en plus dépendant de systèmes complexes, énergivores et coûteux à entretenir.

Ce que la science du bâtiment nous apprend

L’une des grandes ironies contemporaines est que les avancées de la science du bâtiment tendent aujourd’hui à confirmer plusieurs intuitions fondamentales de l’architecture vernaculaire. Les travaux de chercheurs comme Joseph Lstiburek, Harold Orr, Wolfgang Feist ou John Straube démontrent que la durabilité des bâtiments repose avant tout sur la maîtrise des phénomènes physiques fondamentaux, à savoir : l’eau, l’air, la vapeur, la chaleur et le froid.

La performance réelle d’un bâtiment dépend moins de la sophistication des équipements que de sa capacité à gérer ces phénomènes dans le temps. Une enveloppe robuste demeure la première ligne de défense et une architecture adaptée à son climat demeure la stratégie la plus durable.

Dr Joseph Lstiburek. Le terme « science du bâtiment » est aujourd’hui fréquemment employé dans le domaine de la construction durable, mais une grande partie de notre compréhension de ce concept remonte aux travaux du Dr Joe Lstiburek, fondateur de Building Science Corporation. – Photo : INHABITAT

 

Pourtant, malgré les progrès considérables réalisés en science du bâtiment, les problèmes fondamentaux de conception et d’exécution demeurent fréquents au Québec. Comme l’écrivait Joseph Lstiburek : « Des erreurs fondamentales affectent jusqu’à 20 % des nouveaux bâtiments, des constructions les plus simples aux ouvrages les plus complexes. » Ce constat rappelle que la durabilité d’un bâtiment repose d’abord sur la maîtrise des principes fondamentaux avant de dépendre des technologies que l’on y ajoute.

Les limites matérielles

Une autre transformation majeure est en cours. Nous découvrons progressivement que la question environnementale n’est pas seulement climatique et énergétique, elle est également matérielle. Le sable, le cuivre, l’acier, le béton et les métaux stratégiques nécessaires à la transition énergétique sont désormais au cœur des préoccupations.

Selon plusieurs études internationales, l’humanité devra extraire au cours des prochaines décennies des quantités de matières premières comparables à celles produites depuis l’Antiquité. Cette réalité remet profondément en question l’idée même de croissance matérielle illimitée sur laquelle repose encore une grande partie de notre conception du développement durable.

Demandes mondiales en matériaux pour la transition énergétique. Il faudrait 293 nouvelles mines d’ici 2030 pour simplement répondre à la demande mondiale de batteries électriques. – Illustration : Visual Capitalist en partenariat avec Benchmark Mineral Intelligence

 

Pendant longtemps, nous avons principalement évalué les bâtiments en fonction de leur consommation énergétique. Aujourd’hui, le carbone intrinsèque des matériaux, les impacts de l’extraction, la réparabilité et la durée de vie deviennent des critères tout aussi importants. Le véritable défi n’est plus seulement de construire des bâtiments performants, il est de construire des bâtiments que nous serons capables d’entretenir, de réparer et d’adapter aux transformations rapides du climat.

Cette évolution se reflète déjà dans les nouveaux cadres réglementaires. Pendant plusieurs décennies, les approches environnementales ont principalement reposé sur des systèmes de certification tels que LEED, HQE ou BREEAM, qui ont contribué à améliorer la performance énergétique et environnementale des bâtiments. Aujourd’hui, un changement de paradigme s’opère progressivement.

RE 2020 - Réglementation environnementale RE2020. Nouvelle approche réglementaire émergente qui marque un tournant historique majeur dans le secteur du bâtiment en France. Alors que les certifications historiques attribuent des points selon de nombreuses cibles, la RE2020 impose une méthode scientifique standardisée de l’analyse du cycle de vie (ACV).Elle calcule précisément l’empreinte carbone de chaque composant (du béton aux fenêtres), de sa production jusqu’à sa démolition.

 

Des approches plus récentes, comme la Réglementation environnementale RE2020 en France2, déplacent l’attention vers des enjeux plus larges tels que l’analyse du cycle de vie, le carbone intrinsèque, la durabilité, l’adaptabilité et la résilience des bâtiments face aux changements climatiques. La question n’est plus seulement de construire des bâtiments plus efficaces, mais des bâtiments capables de demeurer habitables et fonctionnels dans un environnement en transformation.

Redécouvrir les cultures de l’adaptation

Face à ces défis, un changement de paradigme semble nécessaire. L’innovation ne peut plus être définie uniquement comme l’ajout de nouvelles technologies. Elle doit également intégrer la simplicité, la robustesse, la réparabilité et la capacité d’adaptation. 

Cela implique notamment de redécouvrir des espaces qui caractérisaient autrefois les architectures vernaculaires, y compris celle du Québec : les galeries, les tambours, les vérandas, les volets en bois, les cuisines d’été, les combles habitables, les porches et, plus largement, l’ensemble des espaces intermédiaires qui assuraient une médiation entre le bâtiment et son environnement.

Ces espaces, tout comme les contre-fenêtres que l’on installait à l’automne pour protéger les maisons du froid hivernal, n’étaient pas de simples résidus architecturaux. Ils constituaient de véritables interfaces climatiques permettant de négocier avec les saisons, de réduire les écarts thermiques et d’améliorer le confort tout en limitant les besoins énergétiques. Ils représentaient à la fois des dispositifs de résilience climatique et des lieux de rassemblement conviviaux que nous avons progressivement abandonnés.

Volets battants en bois. Le savoir vernaculaire des volets en bois qu’ils soient pleins ou à persiennes cache une gestion fine des transferts de chaleur. Ils servent de bouclier thermique, assurent les phénomènes de stratification et de convection. Le choix du bois avec sa faible conductivité thermique agit comme un isolant naturel se traduisant par une diffusivité thermique faible. Sa position à l’extérieur bloque entre 80 % et 95 % du rayonnement incident et les volets offrent une flexibilité géométrique unique pour ne pas vivre dans le noir complet. Le summum de ce savoir vernaculaire se trouve dans le volet de type « Jalousie ». L’inclinaison scientifique des lames est calculée pour bloquer les angles d’incidence du soleil d’été, tout en laissant passer le flux d’air ascendant. – Source : Fermetures Ventoises 

Contre-fenêtre. L’argumentaire scientifique en faveur de la contre-fenêtre repose sur les principes de la mécanique des fluides, de la thermodynamique et du transfert de rayonnement. Le système de la contre-fenêtre crée une zone de transition climatique où l’air immobile agit comme un isolant hautement performant. En hiver, elle exploite un effet de serre contrôlé et la séparation des cadres annule les ponts thermiques par conduction. Enfin, sur le plan acoustique, cette configuration amortit les ondes sonores surpassant souvent les doubles vitrages standards. – Source : Revue Continuité

L’objectif n’est pas de revenir en arrière ni d’opposer les approches vernaculaires low-tech aux technologies de pointe. L’avenir réside probablement dans leur hybridation. Les approches low-tech apportent simplicité, sobriété, robustesse et autonomie, tandis que les approches high-tech offrent la capacité de mesurer, de simuler, de surveiller et d’optimiser. Les unes sans les autres demeurent incomplètes.

L’innovation la plus pertinente du XXIe siècle pourrait bien être celle qui permet aux nouvelles technologies de servir l’intelligence passive du bâtiment plutôt que de compenser son absence.

En définitive, le défi n’est peut-être pas d’innover davantage, mais de sortir progressivement de la culture de la compensation mécanique pour retrouver une culture de l’adaptation.

L’habitabilité : la valeur cardinale du XXIe siècle

Au-delà de la performance, de l’efficacité énergétique ou même de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, une notion émerge progressivement comme une valeur fondamentale : l’HABITABILITÉ.

Dans leur essai LIBERTÉ, DIGNITÉ, HABITABILITÉ, publié aux Éditions Gallimard/Tracts3, le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret proposent d’élever l’habitabilité de la planète au rang de valeur cardinale, au même titre que la liberté et la dignité.

LIBERTÉ, DIGNITÉ, HABITABILITÉ aux Éditions Gallimard / Tracts (avril 2026) du philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret. L’ouvrage propose d’élever l’habitabilité de la planète au rang de valeur fondamentale et protégée par la loi, au même titre que la liberté et la dignité. Le principe d’habitabilité exige que le droit reconnaisse et protège les conditions qui rendent la Terre habitable. L’objectif est de s’assurer qu’aucune action humaine ou liberté individuelle ne puisse détruire les conditions d’habitabilité de la planète. Entrevue des auteurs sur Radio France.

 

Selon les auteurs, notre cadre juridique demeure largement hérité d’une conception du monde pensée pour arbitrer les relations entre individus. Il est cependant mal outillé pour répondre aux crises environnementales systémiques, puisque les conditions mêmes qui rendent la Terre habitable ne sont pas reconnues comme des valeurs fondamentales à protéger. Leur thèse est simple mais profonde : si la dignité est une propriété inhérente à l’être humain, l’habitabilité constitue la condition préalable qui permet l’exercice de cette dignité, tout comme celui de la liberté.

Comme ils l’écrivent : « Le droit protège ce qu’il nomme : égalité, liberté, dignité, sécurité. Il n’a jamais nommé leur condition première : l’habitabilité. »

Cette idée mérite toute l’attention des architectes, car l’architecture est précisément l’art de rendre un milieu habitable. Dans un contexte marqué par les changements climatiques, la raréfaction des ressources, le vieillissement accéléré des infrastructures et l’augmentation des coûts d’entretien, la question centrale n’est peut-être plus de savoir comment construire davantage, mais plutôt de déterminer quels sont les bâtiments, les infrastructures et les milieux que nous souhaitons être capables d’habiter, d’entretenir et de transmettre dans cinquante ou cent ans.

L’architecture du 21e siècle ne sera probablement pas jugée sur sa seule capacité à innover. Elle sera jugée sur sa capacité à préserver les conditions mêmes de l’habitabilité. Car sur une planète inhabitable, aucune architecture durable, aucune infrastructure résiliente et aucune société pérenne ne sont possibles.

NOTES 

1 https://www.nytimes.com/2018/02/16/opinion/sunday/tyranny-convenience.html
2 https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/reglementation-environnementale-re2020
3 https://tracts.gallimard.fr/products/tracts-liberte-dignite-habitabilite-donner-au-siecle-la-valeur-qui-lui-manque

 

 


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