Autour du Westmount Square – Premier combat pour le patrimoine moderne Phyllis Lambert brandit une pancarte portant les inscriptions Arrêté lors de la marche de protestation. Extrait de l’édition du mercredi 29 mars 1989 du journal The Gazette. – Source : © The Gazette

En marge de la publication de notre numéro thématique sur le patrimoine architectural moderne, nous proposons une série de textes. Cette semaine le texte gravite autour du Westmount Square, une chronique du premier combat pour le patrimoine moderne de 1989.

À la fin de l’année 1988, une initiative vouée à protéger le Westmount Square (1964-1969) de rénovations peu respectueuses se met en branle à Montréal. Dénonçant l’imminente « défiguration » du complexe – œuvre tardive de l’une des figures de proue du mouvement moderne, l’architecte Ludwig Mies van der Rohe –, une campagne initiée par des professeurs de l’École de design de l’UQAM marque les débuts de la patrimonialisation de l’architecture innovante du XXe siècle au Québec. Retour sur ce premier combat pour l’héritage bâti de la modernité à la lumière de la presse quotidienne et des archives de Docomomo Québec, dont les correspondances de la professeure France Vanlæthem, alors porte-parole de cette mobilisation.

À l’aube de ses vingt ans, le Westmount Square, un ensemble formant un quadrilatère de près d’un million de pieds carrés sur lequel s’élèvent trois tours et où se niche un centre commercial, change de mains. Désormais la principale actionnaire, la Caisse de dépôt et placement du Québec – par l’entremise de son bras de gestion immobilière, la Société immobilière Trans-Québec (SITQ) – insiste dès l’annonce de l’acquisition sur la nécessité de procéder à « un sérieux face-lift »1 afin de redresser le complexe en perte d’élan.

Aiguillée par les recommandations d’une firme torontoise spécialisée en marketing et en conception de centres commerciaux, la SITQ présente en juin 1988 son projet de remise en état et de mise au goût du jour sous la formule « vingt ans, vingt millions ». Les nouveaux propriétaires projettent de végétaliser l’esplanade, de remplacer son revêtement par du granit et de la percer de six puits de lumière. Ils prévoient aussi créer une nouvelle circulation centrale au sein de la galerie commerciale, de transformer son caractère en la décorant et de redéfinir ses entrées, dont celle bordant Greene, à l’aide d’un nouvel édicule vitré2.

Retardée par des raisons à la fois politiques et administratives, la phase de démolition commence en trombe, sans que toutes les autorisations nécessaires aient été obtenues. En vue des modifications à venir, le travertin recouvrant l’esplanade est arraché, tandis que les devantures de la galerie commerciale sont mises en pièce et la principale allée libérée de toute construction. À la fin du XXe siècle, la transformation esthétique d’un grand complexe moderniste est loin de constituer un phénomène exceptionnel à Montréal. Dans divers projets, comme Place Ville Marie en 1986, des figures de l’architecture historique sont introduites pour humaniser le cadre bâti et le reconnecter au passé. Alors que la vague post-moderne déferle sur la métropole québécoise, le corps professoral du jeune Département de design de l’UQAM maintient et nourrit, à contre-courant, un attachement à la tradition du mouvement moderne.

Alarmés par les travaux en cours, Peter Rose, architecte et organisateur des conférences Alcan ; Georges Adamczyk, directeur du Département de design de l’UQAM ; France Vanlæthem, professeure au même établissement, et une poignée de leurs collègues et étudiants s’organisent. Proche du milieu de l’architecture contemporaine du Québec, le groupe contacte de grands noms d’ici pour obtenir leur soutien à une lettre de dénonciation. Décriant l’approche adoptée pour réhabiliter une réalisation de « très grande valeur patrimoniale », tout comme l’inadéquation des transformations projetées aux principes de l’architecture miesienne, la missive, signée par 32 personnalités, dont Phyllis Lambert, invite les propriétaires à discuter de leurs intentions à l’occasion d’une rencontre privée3.

Westmount Square, Westmount, 1964-1969. L’esplanade, vers 1969. – Photo : © Hedrich Blessing

 

Cette première initiative porte ses fruits. Un petit groupe représentatif des signataires assiste à la mi-janvier 1989 à une présentation des architectes mandatés pour la rénovation, en compagnie des hauts dirigeants des sociétés propriétaires. Dès le début mars, le président de la SITQ confirme toutefois sa volonté d’aller de l’avant avec une mouture du projet qui reprend la proposition initiale « dans sa presque intégralité »4.

Face à l’impasse, le collectif saisit l’urgence d’agir. Il choisit de démultiplier et d’intensifier les moyens de pression en déplaçant le débat sur la place publique. Au cours du mois, des séances d’information et d’action s’enchaînent à l’UQAM. Lors de l’une d’entre elles, il est convenu d’organiser une manifestation aux abords du Westmount Square et de lancer une pétition. La première rassemblera 75 personnes et la deuxième cumulera près de 1 000 signatures à l’échelle du Québec. Lors d’une autre rencontre, l’idée de constituer le groupe en association est avancée. Baptisée Montréal Moderne, l’organisation deviendra celle que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Docomomo Québec.

En parallèle, certains membres de la coalition collaborent avec la presse et publient des lettres d’opinion critiques dans le quotidien Le Devoir. Les journalistes et les chroniqueurs s’emparent de l’affaire, qui tourne à la fois dans les quotidiens locaux et nationaux, autant francophones qu’anglophones. Entendue sur les tribunes, Montréal Moderne poursuit ses efforts et parvient, le mois suivant, à introduire une demande formelle de classement exhortant l’État québécois à « compter parmi les premiers gouvernements à avoir protégé un édifice si jeune »5. Au cours de la même période, ses membres font circuler la pétition à l’international, puis accueillent le professeur David Spæth6, spécialiste de l’architecture de Mies van der Rohe, pour une conférence publique sur le sujet.

Contacté dans la foulée de cette levée de boucliers, l’éminent professeur et historien de l’architecture Kenneth Frampton prend même personnellement la plume pour s’adresser à Lise Bacon, la ministre des Affaires culturelles de l’époque. Implorant l’élue d’utiliser les moyens à sa disposition pour suspendre les rénovations en cours, Frampton déplore « cette fin d’ère moderne décourageante », celle où le « promoteur immobilier est devenu le seul client et arbitre [d’un] goût » soumis aux « diktats kitsch de la mode actuelle » et où « les valeurs trumpiennes (« the values of Donald Trump ») sont les seules qui comptent »7.

Affiche conçue par le corps professoral du Département de design de l’UQAM pour la manifestation tenue le 28 mars 1989 devant le Westmount Square. – Source : © École de design de l’UQAM

 

La tension monte et, face à la pression publique, la SITQ met un frein au chantier au début du mois de mai afin de réviser le projet de rénovation sous la supervision d’un comité d’architectes réputés, quelques semaines après que les autorités municipales ont retardé l’adoption d’un amendement au règlement de zonage, indispensable à l’achèvement des travaux. Parmi les experts mandatés, on compte Joseph Fujikawa, proche collaborateur de Mies van der Rohe et architecte responsable du projet au moment de la conception du Westmount Square, ainsi que des professionnels québécois – dont Paul Gauthier –, des choix qui réjouissent le groupe. Six semaines plus tard, les travaux reprennent sous le signe de la prudence8. Les grands gestes architecturaux initialement envisagés sont écartés et, sans restituer ce qui a été perdu, les interventions en cours sont simplement complétées.

Au lendemain de la mobilisation, Montréal Moderne amorce l’écriture de l’histoire de l’architecture de Mies van der Rohe dans la ville, une commande de l’antenne montréalaise de la Direction générale du patrimoine du ministère des Affaires culturelles du gouvernement du Québec. Mais l’appel pour une protection provinciale restera à jamais sans réponse.

Nota bene

Faute d’espace, les démarches de contestation menées par les locataires de l’ensemble, qui ont notamment conduit au dépôt d’une pétition de 700 signatures au conseil municipal de Westmount, n’ont pas été explorées dans le cadre de cet article. Elles ont néanmoins joué un rôle fondamental dans cette levée de boucliers.

Notes

1 DURIVAGE, Paul. (1986-12-04). La Caisse de dépôt s’empare de la Tour de la Bourse et du Westmount Square. Le Devoir. p. 11.
2 BONHOMME, Jean-Pierre. (1989-04-01). L’opposition s’organise pour faire échec au « lifting » de l’immeuble Westmount Square. La Presse. p. A-4.
3 LAMBERT, Phyllis, et al. (1988-12-01). Lettre à M. Jean-Claude Cyr. Montréal. Archives de Docomomo Québec.
4 VANLÆTHEM, France. (1989-03-08). Lettre aux signataires de la lettre relative à la réhabilitation du Westmount Square. Montréal. Archives de Docomomo Québec.
5 VANLÆTHEM, France, et al. (1989-04-05). Lettre à M me Lise Bacon. Montréal. Archives de Docomomo Québec.
6 SPAETH, David. (1985). Mies van der Rohe. New York. Rizzoli International Publications.
7 FRAMPTON, Kenneth. (1989-05-04). Lettre à Mme Lise Bacon. New York. Archives de Docomomo Québec.
8 TURCOTTE, Claude C. (1989-06-23). Les travaux reprennent au Westmount Square. Le Devoir. p. B-1.

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