Les guides publiés récemment par le ministère de la Culture et des Communications (MCC) pour soutenir la compréhension et le traitement du bâti d’intérêt patrimonial sont toujours dominés par les acquis de la connaissance de l’architecture ancienne, même si la notion de type y a supplanté celle de style. Fondatrice de l’histoire de l’art et découlant du projet de classification objective des choses, méthode fondatrice des sciences naissantes au XVIIIe siècle, le concept de style s’arrête à la surface de choses.
Le Guide pour la réalisation, la consignation et la diffusion d’un inventaire du patrimoine immobilier, mis en ligne par le ministère de la Culture et des Communications, définit le type comme « la manière de concevoir et de construire un immeuble afin de répondre aux besoins liés à une fonction à une époque donnée. Sa forme, son gabarit (comme son plan, sa toiture, le nombre d’étages de la façade et son organisation) ainsi que ses éléments architecturaux représentatifs (comme les matériaux, les composantes ou les détails architecturaux) le caractérisent. L’implantation d’un immeuble peut également être prise en compte dans la définition d’un type architectural1 ».
Terme entré dans le vocabulaire de l’architecture en 1825, avec sa définition dans le Dictionnaire historique d’architecture d’Antoine-Chrysostome Quatremère, dit Quatremère de Quincy, le type fut redécouvert dans les années 1950 par les initiateurs de l’analyse typomorphologique des villes historiques qui connut son plein déploiement dans les années 1980. Au Québec, les professeurs Melvin Charney, à l’Université de Montréal, et Pierre Larochelle, à l’Université Laval, en furent les plus farouches promoteurs. Outre le fait d’être une catégorie d’analyse a posteriori, le type est un élément structurant de la production, comme le reconnaît le MCC, et le démontre avec beaucoup d’acuité Christian Devillers en 1974, dans L’Architecture d’aujourd’hui2.

Hôtel de ville de Dolbeau-Mistassini, 1966 ; St-Gelais, Tremblay et Tremblay, architectes. – Photo : Michel Brunelle, 2011
La littérature spécialisée portant sur le sujet du type est d’une grande abondance, du moins celle datant de la fin du XXe siècle, sans se tarir pour autant au cours des années plus récentes. Fondateur pour le Québec est l’article signé par Melvin Charney dans la revue The Architectural Review en mai 1980, intitulé « Montrealness of Montreal », traduit en français par « Montréal : formes et figures de l’architecture urbaine »3.
L’appropriation savante et professionnelle élargie de la notion de type est inséparable de l’extension décisive à la ville de la notion de patrimoine (collectif) en réaction aux effets destructeurs de l’urbanisme moderniste visant à adapter la ville à l’automobile et au changement d’échelle de l’économie. Elle est aussi un antidote à l’approche fonctionnaliste de l’architecture qui ne la conçoit qu’à partir du programme des besoins, sans considération d’aucun précédent historique et culturel.
Si le type est une clé d’analyse particulièrement pertinente pour la compréhension du bâti ancien, elle l’est moins pour le récent. En 1978, Alan Colquhoun publie dans la revue Oppositions un article des plus éclairants pour cerner la différence entre la production architecturale traditionnelle et la moderne, une dichotomie que résume son titre « Forme et figure ». Empruntée à la rhétorique, la notion de figure est une autre façon de dénommer le type (bâti) qui, selon Colquhoun, est une figure fixée par la convention sociale, une configuration architecturale ancrée dans la culture et l’histoire. Par contre, apparue dans le vocabulaire des architectes à la fin du XIXe siècle, la forme ou Gestalt conceptualise l’aspiration à une architecture nouvelle, à la fois expression et conséquence de l’époque portée par la modernisation, processus de transformation des sociétés qui s’était accéléré et approfondi depuis quelques décennies en Europe4.
Certes, tous les architectes qui visaient à révolutionner l’architecture dans les premières décennies du XXe siècle n’ont pas fait fi de la figure. En 1928, le recours par Le Corbusier à celle de la ziggourat pour le projet du Mundaneum souleva l’ire de son confère Karel Teige, fonctionnaliste radical. Nous pouvons comprendre la réduction de l’architecture à deux types bâtis – la tour et le pavillon – opérée par Mies van der Rohe, une manifestation de l’opposition entre la forme et la figure, la première étant nouvelle, le second ancestral.

Hôtel de ville de Sept-Îles, 1959-1961, démolie en janvier 2026 afin de faire place à un stationnement dans le cadre du projet d’agrandissement de l’hôpital ; Affleck, Desbarats, Dimakopoulos, Lebensold, Michaud et Sise, architectes. – Source : Mario Dufour
Inventée aux États-Unis en 1884, la tour contemporaine est issue des avancées technologiques en métallurgie et répond à l’essor des activités tertiaires ainsi qu’aux pressions du développement urbain. Configuration bâtie nouvelle, où la fonction porteuse est remplie par l’ossature – toujours plus élevée, et, de ce fait, un formidable multiplicateur de la rente foncière –, la tour et son plan libre s’imposent rapidement comme un type nouveau. Y contribue le concours lancé par le Chicago Tribune en juin 1922 ou encore celui pour la Friedrichstrasse à Berlin, quelques mois plus tôt.
Mies confère à la tour sa forme contemporaine, cristalline, avant d’être tectonique, l’ayant libérée de toutes références compositionnelles et ornementales historiques. Dans les ensembles que Mies construit dans les années 1950 et 1960, les immeubles en hauteur logent indifféremment bureaux ou appartements. Par contre, le pavillon abrite un usage de portée civique – bureau de poste, succursale de banque ou grand magasin, comme au TD Centre à Toronto ou au Westmount Square à Montréal, du moins selon l’intention programmatique du promoteur immobilier dans ce dernier cas.
Le pavillon est la version moderne de l’édicule, de la « petite maison » selon la racine latine du mot, dont la raison d’être est symbolique, comme le rappelle Colquhoun, après John Summerson5 ; il dérive moins de la hutte primitive, cet abri élémentaire, que du sanctuaire, du baldaquin, du catafalque.
La persistance du type est évidente dans l’architecture qualifiée d’art déco, plus acceptable que l’avant-gardiste dans les sociétés conservatrices, telle celle du Québec de l’entre-deux-guerres. Le restaurant Île-de-France – Le 9e d’Eaton en offre un exemple avec sa salle à manger dont la configuration, tant en plan qu’en coupe, dérive de la nef basilicale d’origine antique. Par contre, son hall d’accès rappelle la coursive de paquebot. Alors que certains architectes cherchent à réinventer l’architecture, leur univers de référence échappe au corpus historique de l’architecture pour s’élargir aux productions industrielles, tels silos à grain, paquebots, automobiles. Les quelques maisons érigées à Outremont, dans les années 1930, par Marcel Parizeau n’ont plus rien à voir avec le palais, la villa, le manoir ou le cottage.

Hôtel de ville de Val-d’Or, 1964 ; Monette, Leclerc, St-Denis et Associés, architectes. – Photo : Michel Brunelle, 2011
Difficile de reconnaître des types parmi les réalisations architecturales de l’après-guerre. Certes, certaines d’entre elles – comme les écoles primaires ou encore les maisons individuelles, par exemple – présentent des plans et des élévations très semblables, voire identiques, ayant été construites selon des modèles établis dans le cadre d’initiatives gouvernementales.
D’autres sont d’une grande variété. Prenons le cas des hôtels de ville bâtis au Québec après 1940 et avant 1975. Leur programme fonctionnel fluctue en ampleur, suivant la taille de la municipalité, et en teneur, vu la diversification plus ou moins grande des services offerts à la population qui ne se limitent plus à la gestion et à la sécurité publiques. En plus des locaux dédiés à l’administration et aux pompiers, plusieurs logent la bibliothèque municipale, voire d’autres activités liées au loisir, se mutant en centre civique. Intervient de plus le désir d’originalité qui motive bien des architectes dans nos sociétés où l’individualisme prévaut.
Le déplacement méthodologique effectué par la direction du patrimoine du MCC, en privilégiant la notion de type aux dépens de celle de style, témoigne de l’emprise acquise par l’analyse typomorphologique – d’abord dans l’enseignement de l’architecture dans les années 1980 et 1990 et, ensuite, dans les études patrimoniales. Dans une large mesure, les architectes se sont approprié ce domaine d’expertise, malgré la place congrue occupée par l’histoire dans leur formation. D’autres avancées devront être faites afin de comprendre le patrimoine architectural de la modernité, pour reprendre la dénomination du thème qui couvre les années 1930 à 1975, dans le Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Devront être pris en compte les acquis de l’historiographie de l’architecture moderne, ceux des années 1980, où la critique des biais attachés à l’idée de mouvement moderne a conduit à des lectures attentives aux continuités autant qu’aux ruptures avec le passé et à la diversité des positions et des productions, de même que ceux du début du XXIe siècle qui ont approfondi l’analyse des manières de concevoir l’architecture. L’architecture moderne n’est pas seulement un nouveau langage formel, mais aussi un nouveau vocabulaire, un langage naturel, dont les mots sont au cœur du faire ainsi que de la compréhension des édifices, comme l’observe Adrian Forty dans l’introduction de Words and Buildings : A Vocabulary of Modern Architecture6.
Notes
1 Direction des politiques et de l’évaluation patrimoniale. Ministère de la Culture et des Communications. (2023-03). Intérêt patrimonial des immeubles et sites patrimoniaux : méthode d’évaluation. Gouvernement du Québec. Québec. p. 12.
2 DEVILLERS, Christian. (1974). Typologie de l’habitat et morphologie urbaine, L’Architecture d’Aujourd’hui, no 174. p. 18-22.
3 CHARNEY, Melvin. (1980). The Montrealness of Montreal: Formations and Formalities in Urbain Architecture. The Architectural Review, no 999. p. 299-302. Adamczyk, A. (1992). Montréal : formes et figures en architecture urbaine. Georges Adamczyk, directeur, Ville, métaphore, projet – Architecture urbaine à Montréal, 1980-1990. Montréal. Éditions du Méridien. p. 17-30.
4 COLQUHOUN, Alan. (1985). Form and Figure. Oppositions, no 12. Printemps 1978. p. 28-37. Forme et figure : recueil d’essais critiques. Architecture moderne et changement historique. Bruxelles, 1985. Éditions Mardaga. p. 198-210.
5 UMMERSON, John. (1963). Heavenly Mansions and other Essays on Architecture. New York. W. W. Norton & Company.
6 FORTY, Adrian. (2000). Words and Buildings. A Vocabulary of Modern Architecture. Londres. Thames and Hudson. p. 11-16.