Associé aux grands protagonistes de l’avant-garde européenne, le mouvement moderne en architecture arrive au Québec dans l’entre-deux-guerres, avec les « retours d’Europe » et par les écoles d’architecture. Il s’impose dans le contexte plus que fertile de la Révolution tranquille, configurant un large pan de la production bâtie des Trente Glorieuses : maisons individuelles, polyvalentes, églises, stations de métro, aérogares, théâtres, immeubles de grande hauteur, ministères, autant de prétextes à créer l’architecture nouvelle et à exprimer la modernité de la société. Le Québec moderne est construit en mettant en œuvre des formes non traditionnelles et des matériaux relativement récents – acier, verre, béton –, selon les logiques systémiques de l’après-guerre. D’ailleurs, en 1988, la première action en faveur de la patrimonialisation de cette architecture ne concernait-elle pas un complexe multifonctionnel, le Westmount Square, réalisation d’un des « maîtres », l’architecte Ludwig Mies van der Rohe, grand ensemble par ailleurs associé au style international ?
Aujourd’hui, le vieillissement des structures et des enveloppes modernes est un facteur de dépréciation auprès des gestionnaires, et leur apparence peine à se faire apprécier par le grand public. Les défis de la valorisation et de la conservation de l’héritage bâti récent sont nombreux, mais principalement liés à un manque d’acteurs bien informés et, surtout, à une carence de connaissances de ses particularités.
Le numéro spécial no 79 du magazine FORMES a été préparé par Docomomo Québec, un organisme voué à la conservation et à la documentation des édifices et des ensembles du mouvement moderne. Il vise à engager une discussion sur le statut et le traitement actuels de l’architecture novatrice du XXe siècle, alors que le premier combat pour sa sauvegarde au Québec remonte à bientôt quarante ans, qu’une première livraison spéciale sur le sujet avait été publiée par l’ARQ voilà trente ans (juin 1996), que les prémices de sa reconnaissance officielle en tant que patrimoine datent d’une vingtaine d’années, marquées par la publication d’un rapport sur le sujet par la Commission des biens culturels et l’adoption de la première politique du patrimoine de la Ville de Montréal (2005). Une telle réflexion est d’autant plus nécessaire que l’appréciation experte de cette architecture est transformée par de nouvelles problématiques historiographiques, d’une part, et par les nouveaux défis posés par les multiples crises, d’autre part. Le numéro comprend deux volets séparés par un intermède et conclut par une tentative de bilan.
La première partie gravite autour du Westmount Square. Elle s’amorce avec une chronique du premier combat pour le patrimoine moderne de 1989, rédigée par Claire Caron, aspirante architecte, diplômée du feu DESS en architecture moderne et patrimoine de l’UQAM. Ce court récit a été écrit à partir de la consultation des archives de Docomomo Québec ; en quelque sorte, il vient compléter le numéro 71 de la revue Architecture Québec consacré à Mies van der Rohe à Montréal. Bien que le complexe montréalais soit unique dans l’œuvre de Mies, étant le seul à regrouper les quatre fonctions identifiées par la Charte d’Athènes – habiter, travailler, se récréer, circuler –, il n’a pas le prestige du TD Centre à Toronto. Siège social de la Banque TD et propriété du promoteur immobilier Cadillac Fairview, l’ensemble a fait l’objet d’un ambitieux projet de restauration et de rénovation énergétique. En plus de rappeler l’origine de cette autre œuvre canadienne de Mies, Michael McClelland, fondateur d’ERA Architects, résume les travaux auxquels son agence a participé.

Westmount Square, Westmount, 1964-1969. L’esplanade, vers 1969. – Photo : © Hedrich Blessing / Le pavillon TD Bank orienté vers l’ouest. – Source : Mina Markovic/ERA Architects Inc. (2025)
Depuis trente ans, le Westmount Square a peu changé en apparence. En 2012, le projet de transformation de sa tour de bureaux en immeuble à appartements fut refusé par la Ville de Westmount. Certes, le revêtement de granit de l’esplanade qui remplace l’originel en travertin subit les affres du temps, mais le grand ensemble localisé à la marge du cœur de Montréal résiste aux changements qui bouleversent le commerce de détail et le travail à l’heure du numérique. Ses espaces locatifs sont occupés par des entreprises qui privilégient ou qui nécessitent le présentiel, telles celles œuvrant en santé installées dans les boutiques de la galerie souterraine. Il n’en est pas de même pour les tours de centre-ville, dont Andrée De Serres, titulaire de la Chaire La Caisse en immobilier, analyse les mutations à la fois économiques et symboliques.
Par contre, la compréhension de l’architecture de Mies, et celle du mouvement moderne en général, change. Salués à titre de préfiguration de la ville du futur par la presse internationale, au Québec comme ailleurs, les grands ensembles urbains des années 1960 furent dénoncés vingt ans plus tard pour avoir détruit la ville historique. Aujourd’hui, c’est la crise environnementale qui éclaire principalement leur relecture, conduisant entre autres à la remise en question du fameux aphorisme de Mies : « Less is more ». À y regarder de plus près, la simplicité formelle de son architecture ne coïncide pas avec la frugalité énergétique.
Le second volet du numéro s’intéresse à l’actualité plus ou moins récente. Philippe Lupien qui, le premier, a contribué à faire redécouvrir le domaine de villégiature de l’Estérel, planifié et construit en 1936-1938 par le baron Louis Empain dans les Laurentides, revient sur la démolition, en mai 2022, de son dernier vestige d’importance : son centre commercial. Plus de trente ans de mobilisation pour la sauvegarde de cet ensemble unique n’ont pas réussi à arrêter l’éradication progressive de ses équipements collectifs. L’immeuble fut complètement rasé malgré le classement de son corps avant, qui abritait au troisième étage la Blue Room, un intérieur également protégé en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel du Québec, tout comme la cage d’escalier qui y menait.

Centre commercial du domaine l’Estérel vers 1937, démoli en mai 2022. – Source : Société d’Histoire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson et d’Estérel / Église Saint-Maurice-de-Duvernay, Laval, 1961-1962. – Source : Louis-Etienne Rose
Louis-Étienne Rose rapporte un événement plus heureux, soit le classement de l’église Saint-Maurice-de-Duvernay, sans doute l’une des œuvres les plus originales de l’architecte Roger D’Astous. Tous les lieux de culte ne connaissent pas un sort aussi favorable. C’est tout particulièrement le cas des édifices modernes érigés entre 1945 et 1975, étonnamment nombreux, qui constituent pourtant le tiers de ceux bâtis depuis 1671. Alors que les paroisses rationalisent leur parc immobilier, ces édifices sont les premiers à être désaffectés, voire démolis. Cette situation a amené Écobâtiment à consacrer une de ses recherches-actions à la valorisation des bâtiments existants du patrimoine religieux. Marie-Chantal Croft fait état de l’étude portant sur onze cas, dont la requalification est envisagée, et qui démontre l’intérêt du recyclage par rapport à la construction neuve, à condition de prendre en compte la valeur environnementale du bien.
Deux projets en cours retiennent notre attention : la réfection des piliers de la tour de Place Victoria à Montréal et, à une tout autre échelle, l’opération engagée par la Ville de Trois-Rivières pour la réhabilitation du parc de l’Exposition.
Embryon d’un projet bien plus ambitieux formé de trois gratte-ciel, Place Victoria se distingue par sa volumétrie qui transgresse la simple géométrie pour mettre en scène sa conquête des hauteurs, notamment en externalisant la structure porteuse. Les panneaux de béton qui protègent les colonnes de coin devaient être remplacés. Grâce au statut de patrimoine exceptionnel de l’immeuble décrété par la Ville de Montréal et à la clairvoyance des études préalables, de nouveaux panneaux fort semblables ont été installés, comme le relatent Nathalie Dion et Alain Dagenais de Provencher_Roy.

Tour de la Place Victoria, Montréal. – Photo : Emmanuel Huybrechts, Wikipédia / Parc de l’Exposition, Trois-Rivières, vers 1965. Source : Armour Landry, fonds Armour Landry, Archives nationales à Montréal, 06M, p. 97, S1, D6884-6887, cote 06M_P97S1P06884.
Par ailleurs, le professeur Fabio Sedia attire notre attention sur un ensemble urbain des années 1930 largement méconnu, le parc de l’Exposition de Trois-Rivières, pour lequel la Ville a de grandes ambitions. L’École d’architecture de l’Université Laval, qui a analysé et documenté le site, a élaboré des lignes directrices afin de concilier sauvegarde du patrimoine et exigences contemporaines – une question autant politique et économique que méthodologique.
Plus que tout autre aspect de la pratique architecturale, la conservation du patrimoine bénéficie de principes et de normes collectivement énoncés. L’intermède propose une réflexion sur les précisions méthodologiques apportées par le ministère de la Culture et des Communications dans la foulée du rapport du Vérificateur général du Québec de juin 2020. Ce document faisait état de plusieurs défaillances dans la gestion gouvernementale du patrimoine. La réforme de la Loi sur le patrimoine culturel, adoptée en 2021, visait à corriger ces problèmes. Il faut constater que la manière d’évaluer le patrimoine, bien qu’actualisée dans les guides de la Direction des politiques et de l’évaluation du patrimoine, en privilégiant le type au style, reste peu adéquate pour juger de l’héritage de l’architecture novatrice du XXe siècle.
Le no 79 du magazine FORMES se termine sur une esquisse d’état des lieux rédigée à trois personnes, un texte qui pourrait servir de tremplin aux initiatives de sauvegarde des édifices et des ensembles modernes, dont le cadre de protection est fragile.