Un Québec branché sur l’hiver
Avant tout, un peu de contexte. Près de 70 % des ménages québécois se chauffent à l’électricité. Le réseau d’Hydro-Québec, dont la capacité installée totalise de l’ordre de 37 000 mégawatts répartis sur plus de soixante centrales hydroélectriques (auxquelles s’ajoutent des centrales thermiques d’appoint), est l’un des plus grands systèmes de production renouvelable au monde – et l’un des rares dont la pointe annuelle survient en hiver, et non en été. Là où les autres réseaux nord-américains craignent les canicules, le Québec craint le froid.
La sensibilité du système au mercure est massive : chaque baisse d’un degré Celsius en hiver ajoute, selon les diagnostics issus des données ouvertes, de l’ordre de 500 mégawatts à la demande provinciale (la valeur exacte dépend du régime de température et de la période d’analyse). Et la pointe hivernale dépasse largement la pointe estivale – un contraste saisonnier rare à cette échelle dans les réseaux nord-américains. Cette dépendance thermique massive est ce qui rend l’hiver québécois lisible à travers la courbe de demande.
L’analyse couvre six grandes régions, dont le corridor Montréal–Trois-Rivières–Québec, qui concentre à lui seul de l’ordre de 80 % de la demande provinciale selon le découpage régional retenu (figure 1). Tout autour, les régions périphériques – Abitibi-Témiscamingue, Saguenay–Lac-Saint-Jean, Côte-Nord, Estrie, Outaouais – pèsent moins en demande, mais davantage en exposition au froid extrême, comme on le verra. Les températures utilisées sont issues de la réanalyse climatique européenne ERA5, qui reconstitue heure par heure les conditions atmosphériques mondiales depuis 1940 sur une grille régulière de 0,25° (environ 25 km de côté).

Figure 1. Aire d’étude – province de Québec, grille de référence et régions de charge. Le Corridor Montréal–Trois-Rivières–Québec concentre environ 80 % de la demande provinciale, suivi du Saguenay (~3 %), de l’Outaouais, de l’Estrie, de l’Abitibi (~2 %) et de la Côte-Nord (~1 %). Le fleuve Saint-Laurent, qui s’élargit progressivement de Montréal vers le golfe, joue un rôle de modérateur thermique régional.
Un rythme à trois temps
Chaque journée d’hiver porte la même empreinte. Vers 3 ou 4 heures du matin, la demande atteint son creux – de l’ordre de 25 à 27 GW selon l’hiver. Puis elle bondit avec le réveil : à 8 h, on est déjà autour de 30 GW. Elle redescend pendant la journée, avant de remonter pour former un second pic entre 17 h et 19 h, lorsque s’additionnent le retour des occupants, l’éclairage du soir et les repas.
Cette double bosse – pic du matin, pic du soir – se répète d’un hiver à l’autre, presque invariante. Elle ne dépend pas du froid : elle est l’expression directe du rythme collectif. Le Québec hivernal respire électriquement comme une seule structure (figure 2).

Figure 2. Carte thermique heure × mois de la demande électrique québécoise. Demande moyenne (MW) en chaque cellule heure du jour × mois, agrégée sur cinq années. Deux signatures sautent aux yeux : la verticalité hivernale (décembre – janvier – février, en rouge), et le creux estival (juin – juillet, en bleu profond). En hiver, les bandes horizontales à 8 h et 18 h trahissent la double pointe quotidienne ; en été, le rythme s’aplatit. La structure même de la demande change avec les saisons.
Quand le calendrier dicte sa loi
Mais ce rythme n’est pas le même tous les jours.
À température égale, un mardi ouvrable et un dimanche n’ont pas la même signature électrique. Et un 25 décembre encore moins. Les jours fériés inscrits au calendrier de la CNESST — Noël, le lendemain de Noël, le Jour de l’An — produisent des courbes nettement plus basses : à température comparable, l’écart entre un jour ouvrable et un jour férié peut dépasser 2 000 mégawatts (figure 3). Bureaux fermés, commerces silencieux, écoles éteintes : la demande chute avec une régularité presque mécanique.
Cette dépendance au calendrier signifie qu’au moins deux variables coexistent dans la demande électrique d’un système chauffé largement à l’électricité. Le climat en est une. L’usage collectif des bâtiments en est l’autre.

Figure 3. La signature électrique d’une journée dépend du type de jour. Demande moyenne en fonction de la température, par type de jour (jour ouvrable, fin de semaine, jour férié CNESST), corridor Montréal–Québec, hivers 2020-2024. Les bandes colorées entourant chaque courbe représentent l’intervalle de confiance à 90 %, qui quantifie la dispersion observée autour de la moyenne et donc l’incertitude associée à chaque type de jour. À température comparable, un jour férié peut afficher une demande inférieure de plus de 2 000 mégawatts à un jour ouvrable. Le calendrier modifie la forme même de la demande, indépendamment du froid.
La mémoire du froid
Il y a une troisième dimension, plus discrète. Le froid agit avec un retard.
Deux journées affichant la même température minimale ne produisent pas la même demande si l’une survient après plusieurs jours de froid continu et l’autre après un redoux récent. Pourquoi ? Parce qu’un bâtiment ne se refroidit pas instantanément. Son enveloppe, ses murs, ses planchers possèdent une inertie thermique. Lorsque le froid persiste pendant 24, puis 48 heures, le bâti perd progressivement sa réserve de chaleur, et les systèmes de chauffage doivent compenser de plus en plus.
L’effet est mesurable. Sous -15 °C, la sensibilité de la demande à la température augmente de l’ordre de 150 % par rapport au régime modéré. Et après plus de 48 heures consécutives sous ce seuil, la demande moyenne estimée s’élève d’environ 10 % au-delà de ce que prédirait la seule température instantanée. En contrôlant l’effet du moment de la journée, du calendrier et de la température courante, on peut isoler ce surplus : il atteint en moyenne environ 3 500 mégawatts lors des vagues de froid prolongées de plus de 48 heures sous -15 °C (figure 4, hiver 2023). L’équivalent de la production d’une grande centrale comme La Grande-4, généré par la seule durée du froid.
À l’échelle de la province entière, cet effet est la signature collective de millions d’enveloppes bâties qui, ensemble, mémorisent le froid. Pour qui conçoit des bâtiments, l’observation prend un sens particulier : la courbe de demande électrique du Québec porte, en filigrane, la qualité thermique de son parc bâti. Chaque enveloppe qui résiste mieux au froid contribue à atténuer la pointe collective. Inversement, un parc moins bien isolé amplifie l’effet de persistance lorsque le mercure s’installe sous les seuils critiques.

Figure 4. Le surplus de la persistance, isolé. Surplus moyen de demande après contrôle de la température instantanée, du moment de la journée et du type de jour, classé par durée de l’épisode de froid sous -15 °C (janvier-février 2023). Le nombre d’épisodes par classe (n) est indiqué au-dessus de chaque barre et exprime l’incertitude associée : plus n est petit, plus la moyenne est sensible aux cas individuels. Tant que le froid n’est pas installé, le surplus est nul ou négatif. Mais après 48 heures continues sous -15 °C, il atteint en moyenne environ 3 500 mégawatts (sur 8 épisodes). Cette signature révèle l’inertie thermique du parc bâti à l’échelle provinciale.
Une géographie du froid
Ces vagues de froid ne touchent pas le Québec uniformément. La probabilité d’observer au moins un épisode persistant de plus de 48 heures sous -15 °C varie fortement d’une région à l’autre : elle est de l’ordre de 0,86 en Abitibi-Témiscamingue et reste très élevée au Saguenay–Lac-Saint-Jean, mais redescend à environ 0,57 dans le corridor Montréal–Québec – alors même que ce corridor concentre la majeure partie de la demande totale d’électricité de la province (figure 1). Ces probabilités régionales sont obtenues par simulation géostatistique spatio-temporelle, qui préserve la cohérence des épisodes de froid à la fois entre régions voisines et entre heures successives – une condition nécessaire pour que la carte du risque hivernal reflète une réalité physique continue, et non une mosaïque de mesures stationnelles isolées.
Plus inattendu encore : à latitude équivalente, les zones immédiatement riveraines du Saint-Laurent affichent des probabilités systématiquement plus basses que les zones intérieures, parfois la moitié. Le fleuve, même partiellement gelé en hiver, maintient une température de surface supérieure à celle de l’air ambiant, ce qui crée une bande riveraine modérée – un tampon thermique régional, à l’échelle de centaines de kilomètres.
Ce résultat a des implications très concrètes. Les bâtiments situés près du fleuve bénéficient d’une protection naturelle contre les vagues de froid prolongées. À l’inverse, les zones intérieures de l’Abitibi ou du Saguenay accumulent des durées de froid extrême sans cet adoucissement. La carte du risque hivernal n’est donc pas seulement climatique : elle est aussi géographique, et elle interpelle les choix d’implantation autant que ceux de conception.
Une trajectoire à surveiller
Sur les cinq derniers hivers, les pointes maximales annuelles ont dessiné une trajectoire qui interpelle : près de 38 000 mégawatts en 2019, puis environ 36 000 en 2020 comme en 2021 – deux hivers comparables –, avant un saut au-delà de 40 000 en 2022, et un nouveau record en 2023 (la valeur officielle communiquée par Hydro-Québec, mentionnée plus haut, dépasse 43 000 mégawatts). Les deux derniers hivers ont fait franchir des seuils que les précédents n’avaient pas atteints. Au-delà du record absolu, c’est la pente qui retient l’attention : la pointe semble progresser plus vite que la moyenne. Cinq hivers ne suffisent pas à conclure ; ils suffisent à interroger.
L’hiver 2020 occupe une position particulière dans cette série. Sa sensibilité au froid – la pente avec laquelle la demande répond à une baisse de température – apparaît parmi les plus faibles des cinq hivers analysés ; la robustesse de cet écart, sur une série aussi courte, reste à confirmer. Une atténuation modérée, sans rupture franche : ni anomalie spectaculaire ni continuité parfaite avec ce qui précède. Les grands changements ne se manifestent pas toujours là où l’intuition les place – et pas nécessairement par des records. Parfois, c’est l’évolution fine d’une pente, le décalage d’une heure de pointe, ou la lente érosion d’un creux nocturne qui en disent le plus long.
Lire l’hiver autrement
Diagnostiquer un hiver électrique, ce n’est donc pas seulement compter les mégawatts au pic. C’est lire conjointement plusieurs signaux : la sensibilité au froid, les rythmes du quotidien, l’effet des jours fériés, l’inertie de la persistance, et la dérive lente des extrêmes. C’est aussi reconnaître que la dimension spatiale compte autant que la dimension temporelle, et que le climat hivernal québécois n’est pas une moyenne, mais une géographie de bandes – du nord exposé au littoral fluvial modéré.
Cette lecture donne un cadre pour penser la résilience d’un système électrique fortement sollicité par le chauffage. Plus le parc bâti retarde la perte thermique, plus la signature collective absorbe les vagues de froid sans surchauffe d’appel de puissance. Plus les usages se diversifient, plus la pointe se lisse. Plus l’implantation reconnaît les microclimats locaux, plus elle bénéficie de protections naturelles. La forme d’un hiver électrique est, au sens le plus concret, une forme architecturale autant qu’une forme climatique.
Au fond, les données racontent une idée simple. Les hivers québécois ne se résument pas à leurs records. Ils se lisent dans la structure même de la demande – son rythme, sa sensibilité au froid, l’effet du calendrier, la mémoire des bâtiments et la géographie du territoire. C’est cette lecture combinée qui permet de mieux anticiper, mieux concevoir, et mieux comprendre ce que produit, hiver après hiver, l’enveloppe bâtie d’une province entière.
À retenir
- Au Québec, où près de 70 % des ménages se chauffent à l’électricité, la pointe annuelle de demande survient en hiver — un cas particulier en Amérique du Nord.
- Chaque baisse d’un degré ajoute, selon les données disponibles, de l’ordre de 500 mégawatts à la demande provinciale.
- Le 3 février 2023, la pointe historique a atteint plus de 43 000 MW et dépassé les prévisions publiques disponibles d’environ 2 000 MW, lors d’une vague de froid prolongée.
- Les jours ouvrables, week-ends et jours fériés produisent des courbes différentes à température comparable, avec des écarts pouvant atteindre près de 2 000 mégawatts.
- Le froid prolongé crée un effet retard, lié à l’inertie thermique du parc bâti : un surplus de l’ordre de 3 500 MW en moyenne après 48 heures sous −15 °C.
- La probabilité de vagues de froid persistantes varie fortement selon la région, et le Saint-Laurent agit comme tampon thermique modérant les zones riveraines.
- Les hivers 2022-2023 montrent des pointes plus élevées dont la trajectoire mérite d’être suivie.
Sources et ressources
Article scientifique associé : Tapsoba, D. et Emery, X. (2026). « Spatio-temporal geostatistical simulation of cold spell persistence for peak electricity demand risk mapping in Quebec ». Soumis à Applied Energy.
Données climatiques : réanalyse ERA5, produite par le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF) et accessible via le Climate Data Store du programme Copernicus de l’Union européenne.
Calendrier des jours fériés : Loi sur les normes du travail du Québec (CNESST), article 60.
Note
Le présent texte propose une lecture vulgarisée des travaux mentionnés en tête d’article, fondée sur des ordres de grandeur et des diagnostics issus des données ouvertes disponibles. Les valeurs chiffrées sont des estimations, assorties dans la version scientifique d’intervalles d’incertitude qui ne sont pas tous repris ici. Elles doivent être lues comme telles, et non comme des mesures opérationnelles officielles. Cinq hivers constituent une série courte : les régularités décrites tracent des hypothèses solides à interroger, non des certitudes définitives.