Julie Royer, coprésidente de la SDGQ est, entre autres, professeure en graphisme au Cégep du Vieux Montréal et chargée de cours au baccalauréat en design graphique à l’Université Laval. À son avis, « les nouvelles générations de professionnels privilégient d’autres formes de réseautage, de développement professionnel et d’engagement communautaire. Il y avait donc, depuis plusieurs années, une diminution soutenue du nombre de membres et de l’engagement de la communauté. En parallèle, les coûts de fonctionnement d’une association ont considérablement augmenté au cours des dernières années. Les ressources humaines et financières de celle-ci ne permettent donc plus d’assurer adéquatement sa mission, ses activités et son développement. Sans avoir de chiffres, nos divers collaborateurs au Canada nous ont dit avoir également remarqué une diminution de leur adhésion. Le phénomène est mondial, nous avons eu le même écho du côté d’associations membres de l’International Council of Design. »
D’autre part, elle ajoute « nous avons fait beaucoup de démarchage ces dernières années pour renouveler l’adhésion. Trois constats se dégagent des discussions que nous avons eues avec la communauté. L’évolution de la profession et des pratiques fait en sorte que plusieurs se considèrent plutôt comme des designers de produits, des motion designers, etc. Ils associaient le terme design graphique à la pratique du design imprimé et ne voyaient pas en quoi la SDGQ était utile pour eux. » Elle précise qu’un grand nombre de studios ont cessé d’offrir l’adhésion à leurs employés, puisque ces derniers changent d’emploi beaucoup plus souvent que dans le passé. Ils ne voulaient donc pas payer l’adhésion annuelle de quelqu’un qui irait travailler pour un compétiteur au cours de l’année. On peut souligner aussi le fait que, malheureusement, peu d’enseignants en design graphique sont devenus membres.
Mario Mercier, coprésident de la Société des designers graphiques du Québec (SDGQ) et directeur de création chez Compagnie et cie, nous rappelle que « la SDGQ avait été créée à une époque où les designers exerçaient majoritairement le métier à titre individuel. Aujourd’hui, une grande partie de la profession évolue en agences ou au sein d’équipes multidisciplinaires, ce qui transforme naturellement les besoins de représentation, de collaboration et de développement professionnel. »

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Un retour en arrière
Pour marquer les 50 ans l’association, un article a été publié dans le Grenier1, papier dans lequelMario Merciermentionne que « la SDGQ est née d’une nécessité fondamentale, celle de définir et de structurer une profession en plein essor. Dans les années 70, il y avait un grand besoin de reconnaissance de notre savoir-faire au Québec. Les designers graphiques n’avaient pas de cadre officiel qui régissait la profession et il fallait établir des règles du jeu claires, notamment en ce qui concerne la valeur de notre travail. Le design graphique, c’est un métier qui demande de l’intelligence, du flair et une bonne connaissance du marketing. Nous devions définir nos responsabilités, tant vis-à-vis des client·es que de la profession elle-même. » Sur le site officiel de l’association, on peut encore lire que : « Jusqu’à ce jour, la SDGQ est le seul regroupement officiel et légalement constitué de designers graphiques au Québec2. »
Dans ce même article, Julie Royer rappelle que « … dès le départ, l’une des premières actions… a été de mettre en place un code de déontologie, qui est d’ailleurs encore au centre de notre mission aujourd’hui. Ce code définit non seulement les responsabilités des designers envers leurs clientèles, mais également envers le public, la profession et leurs confrères. À la SDGQ, nous avons renforcé notre rôle en tant que référence pour les designers, en créant des ponts entre différents secteurs. Tout ça, dans le but d’aider les designers à mieux collaborer et à se soutenir. »
Une reconnaissance remarquable
Selon Julie, le Québec est reconnu internationalement comme une référence en design graphique, notamment pour son héritage marquant lors d’Expo 67 et des Jeux olympiques de 1976. Un peu partout sur le globe, on reconnaît que nos designers se distinguent par leur rigueur et leur créativité audacieuse, ainsi que par leur capacité à innover dans le design numérique. Régulièrement primés dans des concours internationaux tels que les Cannes Lions, les talents d’ici sont également admirés pour leur engagement social et éthique, intégrant des préoccupations environnementales et sociétales dans leurs créations.
Mario souligne aussi cet apport important. « … La SDGQ s’est dotée depuis 2014 d’un rigoureux programme de certification professionnelle qui confère le titre de designer graphique agréé, en abrégé DGA. Il s’agit d’un sceau de qualité qui confirme à la fois compétences et talent. C’était un très grand pas pour la profession. » À ce sujet, on peut lire sur notre site web que « Devenir DGA, c’est afficher en toutes lettres le statut d’expert en communication visuelle. Désormais, tout comme leurs collègues britanniques, suisses ou ontariens, les designers graphiques québécois possèdent un titre qui affiche clairement leur niveau d’excellence. » L’association a récemment fait les démarches auprès du gouvernement pour obtenir une reconnaissance comme en Ontario, mais en vain.
… et devenir un ordre professionnel ?
Il faut se rappeler qu’une association n’a pas le même rôle qu’un ordre professionnel et qu’il en coûte davantage monétairement pour faire partie d’une profession reconnue au Québec ; cela implique généralement l’obligation de mettre à jour ses connaissances et ses compétences de façon régulière et rappelons que toutes les professions font face, elles aussi, à leurs propres menaces, car notre monde évolue.À cet effet, Julie Royer rappelle : « Il y a un changement non pas dans la profession, mais dans l’attente ou dans la compréhension du rôle d’un ordre professionnel. La mission de la SDGQ a toujours été de faire la promotion du graphisme au Québec et de contribuer à favoriser le développement professionnel et économique de ses membres. Nous avons par exemple mis fin à des concours non rémunérés d’organismes publics pour que des designers soient engagés et payés comme il se doit. Nous aidions également plusieurs organisations publiques et privées dans leur compréhension des champs d’intervention du designer graphique pour les aider à mieux envisager leurs besoins et à respecter les normes professionnelles et éthiques. Tout ce travail est invisible, dans le sens où les designers ne le voient pas. Mais ils en bénéficient ensuite, puisque la relation client-designer se trouve améliorée à divers niveaux par nos interventions. Mais cette mission résonnait peu auprès de plusieurs. On nous demandait des rabais sur l’abonnement à Adobe CC, ainsi qu’à des rabais pour l’inscription aux divers concours de design canadien. Bref, on voulait rejoindre une association pour obtenir des rabais et des promotions (un peu comme ce qu’offrent les universités à leurs diplômés) et non pour soutenir une équipe qui se battait semaine après semaine pour défendre et promouvoir la profession. »

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Bilan
« Il y a quelques années, je me suis joint au conseil d’administration, raconte Mario Mercier. Lorsque la présidence s’est libérée, on m’a proposé d’en prendre la relève. J’ai toutefois préféré une coprésidence, avec une personne issue du milieu de l’enseignement afin de réunir deux perspectives complémentaires : celle de la pratique professionnelle et celle de la formation. Pour moi, c’était la meilleure façon de bien comprendre les enjeux de l’ensemble de la profession, autant pour la relève que pour les designers déjà en exercice. »
« J’aime comparer notre profession à celle d’un grand chef, ajoute-t-il. En cuisine, tout le monde travaille essentiellement avec les mêmes ingrédients, les mêmes produits, les mêmes techniques et les mêmes épices. Pourtant, certains restaurants nous marquent profondément. La différence ne réside pas dans les ingrédients eux-mêmes, mais dans le regard qu’on porte sur eux, dans les choix, les proportions, l’intuition, la sensibilité et l’expérience. C’est exactement la même chose en design graphique. Nous travaillons tous avec les mêmes mots, les mêmes images, les mêmes technologies. Ce qui fait la différence, c’est la pensée derrière l’exécution. »
Julie Royer rappelle que la SDGQ a été créée par un regroupement d’individus passionnés qui voulaient unir leurs voix pour faire reconnaître l’importance de leur rôle et défendre la place du design graphique. Elle ajoute que, comme toutes les organisations de la société, on a fait face au cours des dernières décennies à la montée de l’individualisme, au fait qu’il est de moins en moins courant de se battre pour le bien commun, pour une cause qui va au-delà des besoins immédiats. C’est le constat général qui ressortait de toutes les discussions avec les collaborateurs. Elle met en évidence le fait que : « Ça a bien sûr des répercussions pour des OBNL comme les nôtres. Nous étions une poignée de bénévoles (les membres du CA) à porter l’association à bout de bras. Sans une communauté forte, sans un grand nombre de membres prêts à s’investir, il est difficile de répondre à toutes les demandes, de prendre en main tous les dossiers et d’aller de l’avant dans toutes les luttes pour défendre la profession. »
On sait que, depuis quelques années, le domaine vit une profonde mutation et que tout a été bouleversé. Les nouvelles technologies démocratisent la pratique, bien qu’il existe un danger bien réel, c’est-à-dire celui d’entretenir la fausse idée qu’une expertise n’est pas essentielle à la réalisation d’outils de communication.
Mario Mercier apporte une clarification lorsqu’il affirme que : « Les designers graphiques sont parmi les moteurs de l’économie créative du Québec et notre profession traverse une transformation comparable à celle de l’arrivée de l’ordinateur Macintosh en 1984. Nous faisons partie d’un mouvement beaucoup plus vaste que nous. Ce n’est pas le moment de rester chacun dans son coin ; au contraire, cette période exige plus que jamais que nous échangions, que nous partagions nos connaissances et que nous collaborions, autant entre designers qu’avec les autres disciplines qui participent à la création, à l’innovation et à la communication. » « J’y ai rencontré des gens extraordinaires au cours des années, conclut Julie Royer. Nous avons des designers passionnés et talentueux au Québec. Pour moi, le vote des membres pour la dissolution de la SDGQ, c’est surtout la fin d’un modèle associatif qui représentait peut-être moins notre époque. La charte de la SDGQ a été adoptée en 1974, nous devions respecter celle-ci comme association, même si 50 ans plus tard, plusieurs points tenaient moins la route face à l’évolution de la société. J’ai l’espoir que quelque chose d’autre va renaître pour regrouper les gens de la profession. Quelque chose qui répondra davantage aux attentes de la communauté. »

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Cinq éléments marquants des 50 ans de la SDGQ
- 1974 - Création de la Société des graphistes du Québec, qui changera de nom en 1995 pour devenir la Société des designers graphiques du Québec.
- 1982 - Création de Graphisme Québec, premier concours québécois récompensant les meilleures réalisations en design graphique au Québec. Ce concours sera ensuite connu sous le nom de prix Grafika et mené en collaboration avec Infopresse jusqu’en 2019.
- 2014 - Dans le cadre du 40e anniversaire, création du titre de DGA (designer graphique agréé), certification confirmant le statut d’expert en communication visuelle. Création de la Bourse Marc H. Choko, concours annuel d’affiches étudiantes portant sur un thème social différent relié à l’actualité.
- 2020 - Création du concours Idéa en collaboration avec l’A2C.
- 2024 - La SDGQ célèbre ses 50 ans.
Une suite ?
Nous avons appris que la SDGQ a conclu une entente avec DesCan pour permettre aux DGA qui veulent conserver une certification professionnelle de migrer directement vers le titre de « Certified Design Professional », et ce, sans devoir passer par l’étape d’évaluation de dossier.
De plus, le concours d’affiche Marc H. Choko sera maintenant hébergé par le Centre de design de l’UQAM. Le Musée McCord Stewart ayant décidé de ne plus présenter l’exposition annuelle, c’est la BAnQ qui la présentera dans l’atrium de la Grande Bibliothèque. Cet événement sera également présenté au Centre de design de l’UQAM, où seront remis les trois prix du jury habituels, de même qu’à la galerie des Impatients où les 15 affiches sélectionnées par le jury côtoieront celles réalisées par les praticiens de l’art thérapeutique et de l’art brut. Pour sa part, Publicité sauvage offrira, comme toujours, une campagne de diffusion à l’affiche gagnante.
Notes
1 Geneviève Morin, 7 novembre 2024, https://www.grenier.qc.ca/actualites/45303/50-ans-de-la-sdgq-portrait-dune-organisation-qui-voit-grand
2 Source : site officiel de la SDGQ https://www.sdgq.ca/embaucher-un-designer