À l’échelle du Québec, le choix de Trois-Rivières n’était pas fortuit. Carrefour fluvial et pôle manu facturier, à la confluence du Saint-Laurent et de la rivière Saint-Maurice, le territoire s’est développé au rythme des infrastructures, des échanges et de l’essor papetier1. Dans les années 1930, la ville s’inscrit dans une dynamique de transformation associant économie régionale, ambition civique et volonté d’attraction. Dans le contexte de la Grande Crise, les politiques publiques favorisent les mises en chantier et donnent à cette modernisation une portée à la fois territoriale et symbolique.
C’est dans cette conjoncture que le terrain de l’Exposition est réaménagé à partir de 1938, avec la construction d’équipements et d’espaces destinés aux foires, aux sports et aux rencontres ; il porte déjà les signes d’une ville moderne en formation. L’architecte Jules Caron2 propose un plan directeur intégré qui traduit plusieurs principes de l’urbanisme moderne tout en tenant compte des systèmes urbains de proximité et des conditions concrètes du site.
L’ensemble s’ordonne autour de la porte Pacifique-Duplessis, qui marque l’entrée du site et l’articule aux infrastructures existantes. À partir de ce seuil, le système se déploie selon un axe central, la Grande Allée, qui organise, par une règle géométrique claire, les parcours, les implantations temporaires et les relations entre bâtiments, espaces ouverts et végétation. Le long de cette armature se succèdent l’hippodrome, la grande piscine, le Stade, la Vacherie, le Colisée, la Bâtisse industrielle et les Granges. Le site est unifié par un langage architectural composite, où un usage maîtrisé de l’Art déco et du Streamline moderne dialogue avec certaines résonances vernaculaires. Sa cohérence repose sur une syntaxe architectonique où la mesure des volumes, la continuité des surfaces et l’horizontalité des ouvertures trouvent leur prolongement dans l’ordonnance du parc, des vides et de la végétation, inscrivant les édifices dans une même figure spatiale. Le chantier s’achève en 1939, même si une partie des installations est réquisitionnée durant la Seconde Guerre mondiale.

Les terrains du parc de l’Exposition, Trois-Rivières. Jean Caron, plan topographique avec améliorations projetées, encre et crayon, 1938. – Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Centre d’archives de Trois-Rivières, fonds Jules Caron.
Avec le temps, certains espaces ont été convertis en stationnements, d’autres, autrefois traversants, ont été clôturés ou enclavés, réduisant la perméabilité du site. Les continuités piétonnes se sont affaiblies, les accès sont devenus moins évidents et la lisibilité d’ensemble s’est progressivement altérée. Comme pour de nombreux anciens sites d’exposition nord-américains, le risque, en l’absence de planification, est un glissement vers une frange urbaine indéfinie.
Depuis 2024, une recherche menée à l’École d’architecture de l’Université Laval, en partenariat avec la Ville de Trois-Rivières et IDÉ Trois-Rivières, réexamine le parc de l’Exposition comme un dispositif dans lequel se croisent et se matérialisent des dimensions économiques, urbanistiques, architecturales et sociales de la modernité. Elle mobilise trois échelles complémentaires (la planification urbaine, le tracé paysagé et le bâti) afin de mettre en relation la structure du site, son organisation spatiale et les caractères propres de ses architectures. Par la comparaison entre le projet de 1938 et l’état actuel, ce travail fait émerger les permanences et les variantes d’une modernité régionale, tout en rendant lisibles les transformations qui en ont altéré la cohérence. Il vise à reconnaître les valeurs de l’ensemble et à élaborer un cadre d’orientation qui éclaire les décisions publiques. L’objectif est double : reconnaître le parc comme un patrimoine de la ville et fournir des outils pour accompagner les choix à venir, fondés sur la connaissance, la reconnaissance et le projet appliqués au patrimoine construit3.
Sans rechercher une reconstitution littérale du passé, il importe d’assumer le parc comme un lieu urbain fort, porteur des traces fondatrices d’une première modernité au Québec, capable de régénérer les formes et les usages. L’enjeu n’est pas de figer, mais de rendre lisible et transmissible une grammaire d’ensemble et de définir les conditions d’une transformation compatible.

Parc de l’Exposition, Trois-Rivières, analyse de la géométrie du site (axes et sous-espaces) ; évolution des espaces verts, des écrans végétaux et artificiels ; transformation des barrières physiques et privatisation progressive de l’espace public (document graphique numérique), 2024. – Source : © L. Comet Picat, R. Deschênes, J. Lamon, M. Morel, P. Suprano
Plusieurs initiatives se déploient déjà. Les projets de valorisation se succèdent : plan directeur 2025 à 2035, chantiers engagés au Pavillon des bovins, à la piscine de l’Exposition, à la grange et à la Vacherie4. Une entente d’exclusivité avec le promoteur immobilier MONTONI vise un redéveloppement d’ensemble orienté vers un quartier piéton à usage mixte associant habitations, services de proximité, équipements sportifs et récréatifs, dans une logique de mobilité active5.
Le 25 septembre 2025, la Ville a aussi adopté le Plan directeur des parcs et espaces verts 2025 à 2035, qui fixe des priorités d’accessibilité, de continuité, de végétalisation et de services6. Dans ce contexte, la condition de réussite est claire : traiter le parc comme un projet unitaire.
Cela implique de relier la base de connaissances patrimoniale aux décisions de programmation, d’intégrer la zone de l’hippodrome à la logique d’ensemble, et d’arrimer toute intervention, publique ou privée, à des principes de composition du sol, de parcours et de caractères architecturaux. Être patrimonial ne signifie pas être intouchable. Des usages et des édifices nouveaux sont possibles, s’ils prolongent la grammaire de 1938 et en renforcent la lisibilité. La modernité qui s’y était alors formulée peut redevenir une méthode de conception, capable de consolider la mémoire et d’ouvrir une nouvelle époque civique pour Trois-Rivières.
Notes
1 Ville de Trois-Rivières, Histoire de Trois-Rivières [document électronique], rubrique sur l’industrie papetière et la croissance urbaine, consulté le 04/09/2025. https://www.v3r.net/culture/histoire-et-patrimoine/histoire-de-trois-rivieres
2 Andrée Caron Dricot, Les Caron : une dynastie d’architectes depuis 1867, Nicolet (QC), Les Racontages, 1997.
3 Fabio Sedia, « Deformazioni tipologiche : pratiche progettuali sul patri-monio moderno tra permanenza e trasformazione », GUD, A magazine about Architecture, Design and Cities, n o 11, Tipologia, Typology, 2025, p. 33 à 42.
5 Ville de Trois-Rivières, Vision de redéveloppement du parc de l’Exposition : Trois-Rivières rêve grand pour son 400e en s’associant à MONTONI [communiqué, document PDF], 9 septembre 2025, consulté le 01/03/2026. https://www.v3r.net/wp-content/uploads/2025/09/Communique_ententedeveloppement.pdf