Cette présentation a ensuite mené à une publication en 2025 dans l’ouvrage collectif Conoscenza Progetto Governance, au sein de la section Spazio pubblico water proof. Ce passage du cadre d’exposition montréalais au contexte universitaire italien a permis de replacer la proposition dans un champ plus large, où l’espace public, la crise de l’urban flooding, la gouvernance territoriale et la résilience des communautés deviennent indissociables.
Ce retour au projet n’est pas seulement rétrospectif. Les pluies abondantes qui ont récemment frappé Montréal, tout comme les épisodes de sécheresse qui affectent plusieurs territoires européens, donnent à cette recherche une actualité nouvelle. Ces phénomènes, en apparence opposés, renvoient pourtant à une même instabilité du cycle de l’eau. Ici, l’eau déborde, sature les sols et met sous pression les réseaux. Ailleurs, elle manque, se retire, fragilise les sols et reconfigure les usages. Dans les deux cas, elle oblige à repenser la relation entre ville, sol, infrastructure et milieu.
L’un des enjeux de Renovatio Aquae était précisément de déplacer le regard porté sur l’eau dans la ville. L’eau y était envisagée non comme un simple flux à canaliser ou à évacuer, mais comme une matière de projet, capable d’engager une nouvelle lecture du territoire. Pendant longtemps, l’urbanisme moderne a travaillé à rendre l’eau invisible : elle devait disparaître sous les rues, circuler dans les réseaux, être contenue par les dispositifs techniques. Elle ne redevenait perceptible qu’au moment de la crise, lorsque les infrastructures cessaient de suffire.
La carrière Francon introduit une autre possibilité. Par sa profondeur, son échelle et sa morphologie, elle rend pensable une ville où l’eau pourrait être observée, retenue, ralentie et comprise. Le site possède déjà une forme capable de recevoir. Il ne s’agit donc pas d’ajouter au territoire une infrastructure nouvelle, mais de reconnaître dans une forme existante une capacité latente. La carrière devient alors moins un objet abandonné qu’un dispositif en attente d’interprétation.

Carte tirée de la brochure The Francon Quarry, Montréal de l’artiste Lara Almarcegui. Commandé par le CCA pour l’exposition Les vies des documents, 2023. – Photo : Mathieu Gagnon, CCA
Cette hypothèse engage aussi une réflexion sur le sol. Les épisodes de pluie intense montrent que la ville ne souffre pas seulement d’un excès d’eau, mais d’une difficulté à lui ménager des espaces, des épaisseurs et des temporalités. Les surfaces imperméables accélèrent les ruissellements et déplacent les problèmes vers les réseaux. À l’inverse, le sol peut être compris comme une infrastructure active : une épaisseur capable de recevoir, de ralentir, de filtrer, d’absorber et de transformer.
Dans cette perspective, la carrière Francon constitue une situation singulière. Là où de nombreux projets contemporains doivent fabriquer des microtopographies pour accueillir l’eau, Francon offre déjà une topographie disponible, issue de l’histoire industrielle du site. Le projet ne consiste donc pas à produire une image de nature, mais à travailler avec une condition héritée. Le vide n’est pas interprété comme un manque, mais comme une ressource spatiale et climatique.
Ce renversement est au cœur de la recherche. La carrière peut être vue comme une cicatrice, une interruption, un arrière-plan inaccessible. Mais elle peut aussi être comprise comme un bassin, un seuil, un espace de transformation. Cette ambiguïté n’est pas un défaut du site ; elle en constitue la force. Elle oblige à suspendre les catégories trop immédiates (friche, équipement, parc, infrastructure), pour interroger ce que ce lieu peut devenir à partir de ce qu’il est déjà.
L’eau permet ici de relier des dimensions souvent séparées du projet urbain : la technique, le paysage, la mémoire, l’écologie, l’espace public et la gouvernance. Les grandes infrastructures hydrauliques historiques n’étaient pas uniquement des ouvrages d’ingénierie. Elles rendaient visible une relation entre une société, une ressource et un territoire. Elles produisaient des formes, mais aussi des récits, des usages, des seuils et des représentations collectives.

À gauche, Porta Maggiore à Rome, réalisée par l’artiste italien Giovanni Battista Piranesi (1720-1778). À droite, représentation de la ville de Rome au XVe siècle, connue sous le nom de « Tela di Mantova ».
C’est dans cet esprit que Renovatio Aquae s’est intéressé à des références telles que l’Aqua Virgo à Rome, le réservoir du parc Montsouris à Paris ou encore d’autres dispositifs historiques de retenue, de distribution et de transformation de l’eau. Ces références ne sont pas convoquées comme des modèles à reproduire, mais comme des instruments de comparaison. Elles permettent de comprendre comment une infrastructure peut dépasser sa fonction première pour devenir un élément structurant de l’imaginaire urbain.
La carrière Francon pourrait jouer un rôle analogue à Montréal. Non pas comme monument, ni comme simple équipement environnemental, mais comme infrastructure culturelle de l’eau. Un lieu où l’on ne viendrait pas seulement résoudre un problème hydraulique, mais éprouver une condition urbaine. Un lieu où l’eau serait à la fois ressource, risque, mémoire, matière et bien commun.
Une telle transformation ne peut toutefois pas être réduite à une réponse d’ingénierie. Elle suppose une gouvernance capable de réunir des savoirs et des acteurs différents : la Ville, les chercheurs, les concepteurs, les communautés locales, les institutions culturelles et les milieux environnementaux. La carrière Francon n’est pas seulement un site technique. Elle est aussi un site social et politique, marqué par une longue histoire de mise à distance.

La photographie historique montre les travaux de construction du réservoir de Montsouris (ou réservoir de Montrouge), 14e arrondissement, Paris. À droite, vue aérienne récente du réservoir.
Réactiver ce lieu à partir de l’eau permettrait donc d’interroger la manière dont une infrastructure utilitaire peut redevenir un espace partagé. Il ne s’agirait pas uniquement d’ouvrir un nouveau lieu public, mais de donner une forme collective à une question climatique. Le projet deviendrait alors un outil de connaissance autant qu’un outil d’aménagement : une manière de rendre perceptibles les interdépendances entre sol, eau, usages et milieux vivants.
À travers cette lecture, Renovatio Aquae ne propose pas une solution unique. Il propose plutôt un déplacement méthodologique. L’eau devient un opérateur de projet. Le vide devient une ressource. Le sol devient une infrastructure. La mémoire industrielle devient un support d’adaptation. La représentation elle-même devient un moyen d’interroger ce que la ville ne voit plus.
Face aux excès climatiques contemporains, cette recherche semble aujourd’hui moins spéculative qu’elle ne pouvait l’être en 2019. Elle engage une question immédiate : comment transformer les formes héritées de la ville industrielle en dispositifs capables d’accueillir les instabilités du présent ?
La carrière Francon nous invite ainsi à imaginer une ville qui ne cherche plus seulement à évacuer l’eau, mais à en comprendre les régimes, les temporalités et les formes. Une ville qui ne cache plus ses infrastructures, mais les rend lisibles. Une ville qui ne considère plus ses vides comme des retards de développement, mais comme des réserves de transformation.