Hébergement des aînés – Quel regard comme société ? Nicolas Alejandro_Street Photography

En collaboration avec la Chaire Fayolle-Magil construction de l’Université de Montréal, FORMES consacrera dans son numéro printanier un dossier sur l’hébergement des aînés, un grand chantier pour les professionnels de l’aménagement. À la lumière des faits troublants et des lacunes du système exacerbées par la pandémie, il faut repenser la façon d’héberger les aînés. En aperçu, l’introduction rédigée par un collectif de chercheurs.

Repenser l’hébergement des aînés – un grand chantier de travail pour les professionnels de l’aménagement

Introduction du dossier rédigé par le collectif : Gonzalo Lizarralde, Anne-Marie Petter, Magaly Brodeur, Virginie LaSalle, Paula Negron, Juan Torres, Daniel Pearl, Benjamin Herazo

La pandémie actuelle a mis en exergue le problème de l’hébergement des aînés québécois : 92 % des décès durant la première vague de la COVID-19 ont touché des personnes de 70 ans et plus et 82 % ont eu lieu dans des centres d’hébergement pour personnes âgées. Alors que nous traversons la deuxième vague et que la vaccination se poursuit, les aînés continuent à être la population la plus vulnérable. Le Québec ne fait pas figure d’exception dans ce triste constat. Aux États-Unis, environ 43 % des décès causés par la pandémie en 2020 ont été liés aux centres d’hébergement. Un portrait similaire s’affiche en Italie, en France et dans d’autres pays européens. Les raisons de la vulnérabilité accrue des personnes aînées au Québec sont multiples, incluant le manque de personnel de soutien dans les CHSLD, la gestion inadéquate du personnel de soins, le défaut de mesures de prévention et la configuration déficiente des espaces dans les milieux de vie collectifs.

Bien entendu, la vulnérabilité des aînés au Québec – particulièrement celle des résidents des CHSLD – est connue depuis plusieurs années. Or, plusieurs faiblesses dans le secteur du logement abordable et dans le système de santé sont passées sous le radar des politiques gouvernementales.

À la lumière de ces faits, il faut repenser la façon d’héberger les aînés au Québec. Il s’agit d’un chantier ambitieux et de longue haleine qui exige non seulement la requalification des solutions constructives (tels que les codes, solutions spatiales et paramètres techniques), mais aussi de revoir nos façons d’habiter le territoire, de prendre soin des autres et d’établir des liens sociaux. Comment les disciplines de l’aménagement (architecture, design d’intérieur, urbanisme et architecture de paysage) peuvent-elles contribuer à l’amélioration des conditions d’hébergement des aînés pour leur offrir, au-delà des services et des soins, de véritables milieux de vie ?

En novembre dernier, la Chaire Fayolle-Magil Construction de l’Université de Montréal et la revue FORMES ont voulu esquisser des réponses à cette urgente question et amorcer ce grand chantier de réflexion. Ensemble, elles ont organisé un séminaire (en ligne, compte tenu des directives sanitaires) et une plateforme de documentation visant à faire converger un large spectre de connaissances issues d’une diversité de disciplines et de domaines : architecture, design d’intérieur, urbanisme, sciences médicales et infirmières, gériatrie, éthique, gestion immobilière et autres secteurs de l’industrie. L’objectif a été d’identifier les principaux enjeux, explorer les meilleures pratiques et apporter des perspectives éclairantes sur les possibles solutions.

Quelles considérations éthiques doivent encadrer le débat sur les modes d’habiter des aînés au Québec ? Quels changements dans la conception de leur environnement spatial et physique sont nécessaires pour établir des milieux de vie pour aînés plus appropriés et plus justes ?

Les réponses à ces questions sont complexes. Principalement parce qu’elles exigent une réflexion systémique et à plusieurs échelles, d’un horizon allant du design d’intérieur jusqu’à la planification du territoire. De plus, loger de façon convenable les aînés est un défi d’ordre dynamique parce qu’entre autres, leur état de santé (niveaux de mobilité, d’autonomie, etc.) et leurs conditions économiques évoluent (ou se détériorent) dans le temps, mais aussi car les aînés ont des modes de vie variables. Les solutions les plus pertinentes mobilisent un très grand nombre d’acteurs publics et privés : les Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS et CIUSSS), tous les paliers gouvernementaux, plusieurs divisions et services au sein des municipalités, les acteurs communautaires ainsi qu’une grande panoplie de programmes de financement et d’offres de firmes privées. Elles requièrent également la considération simultanée de facteurs non seulement propres au secteur immobilier et résidentiel, mais également au système de santé public. Plusieurs barrières posent obstacle aux transformations plus ambitieuses, incluant la réglementation municipale, les forces du marché et les rouages de l’appareil gouvernemental qui sont parfois peu perméables à l’émergence de solutions innovantes. Enfin, avec un vieillissement de la population important, les ressources publiques se font rares et les budgets disponibles sont insuffisants face à l’envergure du problème.

Du point de vue de l’aménagement, les solutions convoitées mettent en exergue des tensions importantes entre plusieurs objectifs.

Une première tension a trait à la conciliation de deux objectifs à première vue discordants, soit de concevoir simultanément (1) des espaces conviviaux à caractère résidentiel (permettant à ses occupants de créer un vrai chez soi), et (2) des bâtiments éminemment fonctionnels et performants pour la livraison de soins et de services (que l’on pourrait qualifier de vrais centres de soins et de suivi médical, à dimension « clinique »). Comment conjuguer harmonieusement les caractéristiques distinctes de ces deux impératifs ?

La deuxième tension concerne d’une part le désir de concentrer des services au sein même des complexes d’habitation, et d’autre part celui de créer des bâtiments intégrés à leur environnement urbain. Autrement dit, comment trouver l’équilibre entre le modèle que certains qualifient de « grands paquebots » résidentiels (en référence à ces ensembles qui incluent pharmacie, gym, dépanneur et autres services « tout inclus ») et celui, à plus petite échelle, d’une communauté connectée à son milieu ? Force est de constater que sur cet enjeu les solutions ne s’opèrent pas uniquement à l’échelle du bâtiment, mais que les dimensions urbaines deviennent fondamentales.

Une troisième tension émane de la divergence entre l’objectif de permettre l’adaptation des logements existants sur le long terme et celui de « transférer » les aînés vers des établissements spécialisés. Plusieurs experts insistent sur l’importance du maintien à domicile en accroissant l’autonomie des aînés dans leur propre logement. Pour eux comme pour plusieurs observateurs, une forte tendance à « l’institutionnalisation » se poursuit au Québec. Or ce maintien à domicile exige souvent des adaptations et des rénovations majeures, nombreuses et laborieuses. De plus, les efforts individuels ne suffisent parfois pas ou encore la perte d’autonomie due aux maladies mentales ou physiques ne laisse d’autres options aux familles que de se tourner vers des institutions spécialisées.

La quatrième tension oppose d’un côté l’objectif de partager les coûts du terrain, des infrastructures, des services et des soins spécialisés entre un grand nombre d’unités, et de l’autre celui de concevoir des bâtiments de taille plus modeste, moins anonymes et à dimension plus humaine. Certes, les « paquebots » urbains et autres projets de grande envergure optimisent les coûts d’immobilisation et d’opération. Mais parfois ces projets « immobiliers » semblent davantage conçus dans une visée de rentabilité que pour répondre au besoin de logement à échelle humaine et offrir de véritables milieux de vie.

Enfin, se révèle une dernière tension entre l’objectif de proposer des solutions sur mesure à cette clientèle spécifique et celui de favoriser l’intégration des aînés dans des logements réguliers (maisons, condos ou appartements). La première approche permet plus facilement d’assurer l’autonomie et la sécurité des résidents grâce à la spécialisation de l’environnement. Certains peuvent même trouver souhaitable d’habiter auprès de résidents qui leur ressemblent, et donc privilégier de telles formules ciblées. Mais la seconde approche peut aussi convenir à certains aînés désireux de participer pleinement à la vie des quartiers. Elle exige par ailleurs la bienveillance de tous et donc l’entretien de liens sociaux forts au niveau du quartier ou du village, en plus de la consolidation de communautés d’entraide. Les coopératives d’habitation et les principes d’économie sociale semblent parfois pertinents pour éviter la ghettoïsation des personnes aînées et contribuer à leur cohabitation avec d’autres groupes d’âge et à leur bonne intégration en ce sens. Mais à nouveau, nous savons que les personnes aînées ne souhaitent pas toutes habiter de la même façon (comme la population en général, d’ailleurs). Il importe donc de diversifier les modèles d’habitation offerts afin de mieux répondre à la diversité de leurs capacités et aspirations3. Pour les aménagistes et autres professionnels concernés, il s’agit non seulement de travailler pour les aînés, mais de travailler avec eux, afin de véritablement répondre à leurs attentes et leurs besoins – multiples, distincts et parfois même contradictoires.

Ce chantier de réflexion est certes considérable, mais pas impossible. Dans un article paru dans La Presse4, nous soulignions récemment que la société québécoise a déjà illustré sa capacité à imaginer de nouvelles solutions architecturales adaptées à la réalité contemporaine pour les bibliothèques, les hôpitaux ou encore les écoles publiques. Ces expériences d’innovation au Québec ont démontré que trois variables sont nécessaires pour que s’opère une véritable transformation : une volonté politique forte, un positionnement éthique clair et un renforcement soutenu des compétences professionnelles et techniques. Pour relever le défi, s’y ajoute incontestablement la qualité en architecture, en design d’intérieur, en aménagement urbain et en architecture de paysage. Il est devenu aujourd’hui impératif que professionnels, chercheurs et décideurs s’engagent collectivement à insuffler un nouveau paradigme éthique et conceptuel au chapitre de l’hébergement des personnes aînées au Québec, pour permettre à celles-ci de vivre pleinement et dans la dignité.

Notes
1 À ce sujet, voir notamment : https://revueintervention.org/wp-content/uploads/2016/02/intervention_143_multiplier_les_modeles.pdf.
2 Lizarralde , G., Boudreau, J.-P., Pearl, D., Negrón, P., Lord, S., Torres Michel, J., Lasalle, V., Petter, A.-M., Hasan, L., Herazo, B., Kikano, F., & Cossu, M. Problème d’hébergement des aînés : au-delà de la crise de la main-d’œuvre en CHSLD, La Presse, 3 août 2020, https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-08-03/probleme-d-hebergement-des-aines-au-dela-de-la-crise-de-la-main-d-oeuvre-en-chsld.php.

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