L’après-COVID – Un long processus de transition Montréal 2020 - Période COVID – Photo : Manny Fortin

Nul ne sait quand l’Humanité vaincra le coronavirus SRAS-CoV-2, responsable de la COVID-19. Quel sens alors donner à l’« après-COVID » si on ne sait pas quand viendra l’après ?

En l’absence de vaccin ou de traitement, il faut plutôt accepter de côtoyer le coronavirus, ce qui oblige à repenser la ville et nos modes de vie. Les architectes, les urbanistes, les architectes paysagistes sont logiquement interpellés par cette réflexion. Encore faudra-t-il que les décideurs et les donneurs d’ouvrage leur laissent jouer leur rôle. Si, un jour, la COVID n’est plus, nos villes auront peut-être changé de visage et c’est un processus de transition à long terme qui commence maintenant.

La COVID-19 a mis les activités économiques en pause et les architectes n’ont pas été épargnés. Si les projets publics ont sensiblement suivi leur cours, « la commande privée a été mise sur la glace ou carrément arrêtée », témoigne Anne Carrier, associée principale chez Anne Carrier architecture. Les projets en phase de conception ont bien permis aux bureaux d’architectes de poursuivre leurs activités en mode télétravail, mais pour les projets en phase de construction, l’arrêt des chantiers a mis un frein aux visites d’inspection des travaux.

Il ne faut pas oublier que cette crise de la COVID-19 en cache une autre plus profonde : celle du changement climatique. Or n’y a-t-il pas une heureuse convergence entre les réflexions d’aménagement suscitées par la COVID-19 et la lutte contre les changements climatiques ?

Avec la « réouverture » de l’économie, le Plan québécois des infrastructures pourrait certes remettre les architectes à flot, mais « il va falloir que les firmes plus fragiles puissent accéder à ces marchés publics et l’Association des architectes en pratique privée du Québec (AAPPQ) va continuer à accompagner ces firmes », relate Anne Carrier, également présidente de l’AAPPQ. À son avis, les firmes devront diversifier leurs projets et saisir les occasions de création que commandera l’adaptation à la COVID-19. Car la COVID-19 perdurera tant qu’un traitement ou un vaccin ne permettra pas de l’enrayer. Et comme ni la société et ni l’économie ne pourront rester en berne pendant des mois, il faudra côtoyer le virus. « Les concepteurs devront être à l’écoute des nouveaux besoins et réfléchir à de nouvelles façons de vivre et d’occuper l’espace privé et public », estime Mme Carrier. C’est l’occasion pour les concepteurs – qu’ils soient designers industriels, designers d’intérieur, architectes, architectes paysagistes et urbanistes – de reprendre le rôle qui est le leur et qui devrait être en amont de la réflexion économique.

Besoin d’espace et de qualité

En ces temps de COVID-19, le maître-mot sera espace, annonce Christian Savard, directeur général de Vivre en Ville. La distanciation physique l’impose. Pendant le confinement, les trottoirs sont soudainement devenus exigus sous l’affluence des piétons sortis se dégourdir les jambes tandis que des files de clients s’allongeaient devant les commerces restés ouverts. « La distanciation nous oblige à développer des stratégies pour élargir les espaces piétons, à planifier les flux de circulation pour que les personnes ne se croisent pas », observe Anne Carrier. Le vélo s’est trouvé de nouveaux adeptes, que les pistes cyclables peinent également à accueillir. Les bars et restaurants qui attendent leur tour pour rouvrir auront aussi besoin d’espacer les tables et les clients.

Paris, France – Photo : Fran Boloni

« Les rues commerciales vont avoir besoin de davantage d’espace pour assurer un minimum de distanciation physique. Il y a peut-être là un super laboratoire pour expérimenter des choses », espère Christian Savard. Un peu partout dans le monde, l’idée fait son chemin de récupérer de l’espace jusque-là dévolu aux automobiles. À Paris, Berlin, Montréal, New York… les pistes cyclables temporaires apparaissent et empiètent sur les couloirs des voitures. À Vilnius, les terrasses s’avancent dans les rues et sur les

places publiques. « On peut même penser à la fermeture de la circulation automobile pour garder à la fois les espaces de terrasse et des espaces de circulation », énonce Christian Savard. De fait, à Québec, Régis Labeaume a annoncé la piétonnisation des rues Cartier et Saint-Jean les fins de semaine. Au-delà des rues, même les parcs manquent d’espace et débordaient déjà ce printemps. Qu’en sera-t-il cet été quand la chaleur accablante des appartements non climatisés poussera les citadins à chercher l’ombre des

arbres ? « Les villes devront penser à mettre en place des îlots de fraîcheur », croit Christian Savard, qui propose que la Ville de Montréal installe des parasols et des brumisateurs sur la trop minéralisée place des Festivals.

Enfin, parce que la distanciation doit être physique et non sociale, des espaces oubliés ont montré leur importance. Ce sont les espaces de transition entre les domaines privés et publics comme les balcons, les escaliers, les perrons, les parvis devenus autant d’espace de socialisation. Malheureusement, les impératifs financiers visant à rentabiliser le maximum de l’espace construit ont fait disparaître ou ont réduit ces espaces de transition, regrette Anne Carrier.

Londres, Royaume-Uni – Photo : Ben Garrat

Qualité est l’autre maître-mot surgi du confinement. « L’architecture et le design ont un impact direct sur la qualité de vie et le bonheur des gens. La qualité de nos milieux de vie, la luminosité, la possibilité de s’ouvrir sur l’extérieur et même de jardiner ont des effets bénéfiques sur notre santé et notre résilience face aux situations de stress », décrit Anne Carrier. Outre la lumière, il pourrait être opportun d’introduire la biophilie au design pour que les bienfaits de la nature puissent soulager de l’oppression du confinement. La qualité acoustique des espaces devra aussi être considérée pour pouvoir étudier ou télétravailler à l’abri de l’agitation du reste de la famille ou des voisins. Les espaces extérieurs aussi doivent être accueillants, réconfortants et offrir un bien-être aux citadins. « Les valeurs sociales et humaines qui ressortent de la crise actuelle devraient aussi démontrer l’importance de l’architecture et du design urbain de qualité, ainsi que la nécessité de placer les concepteurs en amont des leitmotivs financiers portés par les promoteurs. La planification de nos villes et de notre environnement bâti devrait être soutenue par une vision d’avenir, un souci de pérennité, de respect de la planète et de transmission du patrimoine », soutient Anne Carrier.

Changer d’échelle 

L’épidémie qui a tristement mis à jour les défaillances des résidences pour personnes âgées impose aussi une réflexion sur les échelles de nos milieux de vie. « Il faudra réinventer les milieux de vie de nos aînés et remplacer les méga complexes par des ensembles résidentiels de plus petits gabarits, à l’échelle humaine », soutient Anne Carrier. Même constat du côté des commerces quand les grands-messes de la consommation que sont les centres commerciaux ont fermé leurs portes à l’avantage des petits commerces de proximité, de l’achat local et des circuits courts. « Ce retour à des espaces plus petits, plus conviviaux et plus flexibles va possiblement influencer le design », croit Anne Carrier.

Par ailleurs, la pénurie de masques nous a tout à coup rappelé les limites du commerce international et combien il peut être stratégique de conserver une capacité de production locale. Christian Savard parle d’agriculture de proximité qui inclut les jardins communautaires, les plantations nourricières urbaines, mais aussi l’agriculture régionale. « On peut penser qu’on va essayer de raccourcir les circuits alimentaires, valoriser les cultures maraîchères et les fermes de plus petit gabarit », avance-t-il en espérant du même coup que les terres agricoles périurbaines seront protégées au lieu de servir l’étalement urbain. La COVID-19 invite donc à repenser l’équilibre entre la ville et la nature et à remettre le bien-être humain au cœur de la planification urbaine. « Cette situation nous permet de revenir à des valeurs plus humaines, plus près de la nature et plus respectueuses de l’environnement », espère Anne Carrier.

Et si l’après était pire ?

Alors que les activités économiques reprennent, chacun se questionne sur l’empreinte que la COVID-19 laissera sur nos villes. Les pistes cyclables temporaires deviendront-elles permanentes ? Les rues commerciales resteront-elles piétonnes ? Le télétravail pourrait se généraliser, ce qui allégerait la circulation automobile des heures de pointe et demanderait de repenser les espaces de travail à la maison et au bureau. « Je crois qu’on surévalue les bénéfices potentiels du télétravail sur la ville et qu’il n’y aura pas tant de gens que ça qui vont l’adopter à temps plein, croit Christian Savard. Tant mieux si ça diminue la pression sur le réseau routier, mais je ne pense pas que cela diminue les besoins en bureaux. » Anne Carrier est mitigée sur cette question parce que même si les besoins en espaces à bureaux diminuent, il faudra réaménager les postes de travail pour permettre la distanciation physique.

New York, États-Unis – Photo : Paulo Silva

Tous deux s’accordent cependant pour dire que le commerce en ligne et la livraison des biens à domicile qui se sont accrus pendant le confinement vont perdurer. Auquel cas, c’est le besoin en espaces commerciaux qui pourrait baisser et les municipalités auront à choisir comment réattribuer ces espaces. « Les villes voudront-elles protéger les artères commerciales ou les power centers ? » interroge Christian Savard. Or, les concepteurs devraient pouvoir jouer leur rôle dans cette réflexion. « Actuellement, on constate que les orientations de développement de nos villes sont menées essentiellement par les performances économiques anticipées des projets des promoteurs immobiliers plutôt que par la volonté de concevoir et de réaliser des aménagements urbains au service des gens et pour leur mieux-être. Ces objectifs (qualité et rentabilité) ne sont pas incompatibles dans la mesure où les architectes, designers urbains et urbanistes peuvent être parties prenantes des réflexions et orientations et ainsi contribuer à la valeur ajoutée d’un développement urbain durable », souhaite Anne Carrier.

Macao, Chine – Photo : Macau photo agency

Christian Savard n’est pas particulièrement optimiste quant à l’héritage urbain de la COVID-19. « Il ne faut pas surévaluer la profondeur des changements que la COVID va induire très rapidement. Ce n’est pas vrai que tout le monde va se mettre au vélo et que les gens vont délaisser les centres commerciaux. L’après ne sera pas si différent que l’avant », anticipe-t-il. De fait, sitôt le confinement levé, les automobilistes ont repris la rue d’assaut. L’après-COVID pourrait même renforcer le tout-à-l’auto que le confinement a déjà accentué. Des pharmacies livrent les prescriptions à l’auto, des prêtres écoutent les confesses à l’auto, des cinéparcs reprennent du service, en Allemagne une discothèque sert sa musique à ses clients en voiture sur un stationnement… Difficile donc de prédire comment le coronavirus laissera sa marque sur la planification urbaine et les nouveaux modes de consommation. D’autant plus qu’une dualité oppose ceux qui veulent un retour à la normale et ceux qui le craignent, remettant même en question la « normalité ».

Montréal, Canada – Photo : Manny Fortin

Et pourtant, comme le rappelle Christian Savard, il ne faut pas oublier que cette crise de la COVID-19 en cache une autre plus profonde : celle du changement climatique. Or n’y a-t-il pas une heureuse convergence entre les réflexions d’aménagement suscitées par la COVID-19 et la lutte contre les changements climatiques ?


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