Une crise sanitaire percute la crise écologique Diy13

Une crise sanitaire est venue percuter la crise écologique. Rapprocher les deux phénomènes permet de rappeller qu'une prise de décision politique rapide est urgente. Un texte du biologiste Maxime Pauwels publié sur le quotidien en ligne AOC.

Une crise écologique percute la crise sanitaire, la grande accélération

Par Maxime Pauwels

Biologiste, maître de conférence à l’Université de Lille, Maxime Pauwels est membre du Laboratoire de spectroscopie pour les interactions, la réactivité et l’environnement (LASIRE).

Une crise sanitaire est venue percuter la crise écologique. Occasion de découvrir qu’à la courbe de la Grande Accélération, qui mesure l’impact de l’activité humaine sur le système Terre, se superpose une autre courbe moins connue et qui montre une « épidémie d’épidémies ». Rapprocher les deux phénomènes permet de rappeler qu’une prise de décision politique rapide, à partir du jugement de l’ensemble des citoyens, est urgente pour changer les choses en profondeur et orienter l’issue de la crise.

En 2020, l’espèce humaine Homo sapiens est malade, à l’échelle planétaire. C’est un paradoxe apparent dans l’Anthropocène, « Âge de l’Homme », dont le nom pourrait laisser entendre que notre espèce a le contrôle de son destin comme de celui de la planète. Pour mieux le comprendre, il est utile de rappeler ce qu’on sait des courbes de la Grande Accélération, « symbole iconique » de l’Anthropocène, et d’ajouter une autre courbe moins connue illustrant « l’épidémie des épidémies ».

Après cet ajout, notre temps apparaît mieux décrit comme une crise, ici nommée Anthropolepsie, ponctuelle à l’échelle des temps géologiques, que comme le début d’une époque nouvelle, soit l’Anthropocène. La nuance importe, car elle souligne le besoin d’une prise de décision politique rapide pour orienter l’issue de la crise.

 

 

L’agentivité d’Homo sapiens, force géologique

L’Anthropocène est communément associé au concept de « Grande Accélération » et aux deux séries de graphiques publiées en 2015 par Will Steffen et ses coauteurs. La première série illustre la dynamique socio-économique récente de notre espèce. La seconde présente l’évolution récente de la structure et du fonctionnement de la planète Terre. L’ambition de l’étude est d’envisager la planète comme un système, un ensemble au sein duquel les différents compartiments (atmosphère, océanosphère, biosphère), généralement étudiés par des disciplines scientifiques séparées, sont en fait en interaction les uns avec les autres. Pour comprendre l’évolution d’un système, il faut développer une approche transdisciplinaire et analyser conjointement l’évolution de ses différents compartiments.

Le couplage entre les deux séries est frappant, notamment depuis 1950 environ. Le diagnostic semble logique : Gaïa, si l’on accepte de nommer ainsi, à la suite de l’écologiste anglais James Lovelock, le système Terre, en l’assimilant métaphoriquement à un organisme géant au sein duquel tous les organes sont en interaction, est perturbée. En cause : Homo sapiens.

Ainsi, notre espèce aurait atteint, suite à ses développements démographique, économique et technologique au XXe siècle, un niveau d’agentivité, ou capacité à agir sur le monde, comparable à une force géologique. Si l’on poursuit la métaphore, c’est un peu, en somme, comme si, après avoir subi le joug du métabolisme normal de Gaïa, qui a longtemps guidé son Histoire, après avoir tenté de s’en affranchir en l’exploitant, l’espèce humaine, tel un pathogène, avait rendu, en se développant trop, son hôte malade.

La compétence d’Homo sapiens, hôte biologique (aussi)

Dans un système, cependant, les interactions sont réciproques. Tout élément est à la fois potentiellement agent (celui qui agit) et patient (celui qui subit) vis-à-vis de ceux avec lesquels il est en interaction. Et si la Terre fonctionne comme un organisme vivant, elle pourrait avoir, selon le concept de normativité biologique de Georges Canguilhem, le pouvoir de réagir pour établir des normes nouvelles de fonctionnement.

Dans un article publié en 2008, Kate E. Jones et ses co-auteurs essayaient de dégager une tendance dans les émergences de maladies infectieuses. Les émergences correspondent soit à l’apparition d’une nouvelle souche d’un pathogène connue (par exemple résistante à un ou plusieurs antibiotiques), soit à des pathogènes s’attaquant à l’espèce humaine pour la première fois, soit à des pathogènes plus anciens, mais dont l’incidence (le nombre de cas apparus en une année) a récemment augmenté. L’analyse montre une augmentation significative du nombre d’événements d’émergence depuis 1940, même si l’on considère que les capacités de diagnostic et les niveaux de surveillance ont aussi augmenté.

En 2015, Serge Morand comptabilisait, par année entre 1950 et 2010, non plus seulement le nombre de maladies infectieuses présentant au moins une épidémie dans l’année, mais le nombre total d’épidémies enregistrées. Le bilan est formulé clairement en français dans une autre publication l’année suivante : « Les tendances concernant l’ensemble des épidémies à l’échelle mondiale suivent […] une augmentation exponentielle […]. On assiste à une épidémie d’épidémies. »

Pour une très large majorité (environ 80 %), les nouveaux agents des maladies infectieuses sont des microbes aux capacités intrinsèques de dispersion limitées. Ce sont deux fois plus souvent des bactéries (choléra, maladie de Lyme, tuberculose, etc.) que des virus (Chikungunya, Ebola, grippe aviaire, syndrome d’immunodéficience acquise – SIDA, syndrome respiratoire aigu sévère – SRAS, maladie à coronavirus 2019-Covid-19, etc.). Les émergences d’épidémies d’origine bactérienne arrivent souvent en conséquence directe de l’évolution des activités humaines, et notamment des progrès techniques, puisqu’elles sont souvent liées à l’apparition des souches résistantes aux antibiotiques, comme dans le cas du staphylocoque doré.

Par ailleurs, dans plus de 60 % des cas, les pathogènes sont d’origine zoonotique, ce qui signifie que leur origine est dans le monde animal non humain, sauvage (le plus souvent) ou domestique. Dans ce monde, ces pathogènes se développent dans des espèces hôtes dites compétentes, ce qui signifie que lorsqu’elles sont infectées, elles permettent la multiplication et la transmission à un hôte non encore infecté du pathogène.

Entre une espèce hôte habituelle, dite « réservoir », et « son » pathogène, une longue histoire co-évolutive a pour conséquence une mortalité réduite chez l’hôte, dont le système immunitaire a pu s’adapter au pathogène, et une certaine spécificité du pathogène, devenu spécialiste de son hôte, et pas ou peu capable d’en infecter d’autres. Cependant, au hasard des mutations survenant dans son génome, et des occasions de contact avec elle, un pathogène zoonotique peut acquérir la capacité d’infecter une nouvelle espèce, comme Homo sapiens, qui devient, à son tour, compétente, mais chez qui, du fait de sa naïveté, les conséquences de l’infection peuvent être plus importantes.

Si les nombres d’agents et d’épisodes épidémiques zoonotiques augmentent depuis les années 1950, ce serait parce que les occasions offertes aux pathogènes d’espèces animales d’infecter un grand nombre de représentants de l’espèce humaine sont plus nombreuses, pour au moins deux grandes raisons.

La première raison est liée à l’accélération des perturbations anthropiques du système Terre. En effet, la modification et la fragmentation des habitats, pour leur exploitation ou leur remplacement par des terres agricoles, la dérégulation consécutive des écosystèmes et des dynamiques de populations d’espèces sauvages associées (soit le déclin de la biodiversité), et la recherche continue de nouvelles espèces à consommer ou à domestiquer, ont significativement augmenté la fréquence des contacts entre Homo sapiens et la faune sauvage. Et par la même la probabilité de franchissement de la barrière des espèces par les pathogènes.

La seconde raison est liée à l’accélération des activités humaines. L’essor de l’élevage intensif a largement augmenté la taille et la densité des espèces animales domestiquées, soit la taille du réservoir, dans des conditions de santé et d’hygiène parfois condamnées. L’urbanisation et la mondialisation ont augmenté respectivement la densité et la connectivité des populations humaines. Ces deux phénomènes ont favorisé la propagation d’agents pathogènes et l’émergence d’épidémies.

L’écologie d’Homo sapiens, conscience anthropoleptique

La courbe qui illustre l’épidémie des épidémies est synchrone et frappante par sa ressemblance avec celles de la Grande Accélération. Elle n’entre cependant ni dans la catégorie des courbes illustrant la dynamique socio-économique de notre espèce, ni dans celle des courbes indiquant l’évolution écologique du système Terre. Elle suggère une catégorie nouvelle comprenant les conséquences, directement néfastes pour Homo sapiens, du développement… d’Homo sapiens.

En effet, l’augmentation du nombre d’agents infectieux et l’augmentation du nombre d’épisodes épidémiques s’expliqueraient conjointement par des facteurs socio-économiques et par des facteurs écologiques. Ainsi, l’épidémie des épidémies apparaît comme la troisième dimension de la Grande Accélération, le coût caché (« hidden cost » selon Kate E. Jones) du développement de l’espèce humaine.

Jusqu’à présent, l’épidémie des épidémies ne semble pas contrecarrer la Grande Accélération. Mais rien n’indique qu’il en sera toujours ainsi. À ce titre, l’actualité est saisissante. L’épidémie courante de Covid-19, et le confinement de près de la moitié de la population mondiale mis en place pour l’endiguer semble avoir paralysé une partie de l’espèce humaine : trafic aérien réduit de plus de 60 %, fermetures d’aéroports, baisses d’activité dans de nombreux secteurs économiques, etc. En France, on annonce une réduction par cinq des prises de pêche de poisson en mer, une chute de plus de 70 % du marché automobile, etc. On annonce la pire récession économique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale… Soit juste avant le démarrage de la Grande Accélération. Partout, on entend dire que rien ne devra reprendre comme avant. Au point qu’il est devenu légitime de se demander dans quelle mesure la Grande Accélération se prolongera.

Si l’on file un peu plus la métaphore évoquée plus haut, Gaia et Homo sapiens semblent donc désormais engagés dans une sorte de conflit interactif, la première développant des réactions écologiques (l’épidémie d’épidémies) à son exploitation par le second (la Grande Accélération), le ralentissant du même coup (la récession économique).

On peut poursuivre la métaphore sur un ton médical : la planète, malade, manifeste, par certains mécanismes analogues à des défenses immunitaires (les pathogènes, dans le rôle des lymphocytes), une réaction à même de réduire les capacités de nuisance du pathogène qui l’envahit. Elle semble vivre actuellement ce moment crucial, dans toute maladie, durant laquelle, après le développement des premiers symptômes, après les premières réactions de défense de l’organisme, sera déterminée la suite du cours des événements.

Un retour à un fonctionnement normal, ou presque, disons plus durable, est-il possible, ou, comme le prédisent certaines catastrophistes, le système s’effondrera-t-il, emportant nos sociétés avec lui ? Comme le rappelle Reinhart Koselleck, dans un article publié en 2006, en théorie médicale, depuis Hippocrate, ce moment crucial dans le développement d’une maladie, qui permettra de déterminer si le patient survivra ou succombera, porte le nom de « crise » (du grec κρισις). Plus largement, la crise est ce moment particulier où un jugement doit être rendu et permettre une prise de décision. Dans la Grèce Antique, le terme a un sens politique fort et est associé aux notions de procès, de jugement légal. Il inclut aussi les notions de décisions électorales, gouvernementales, d’entrée en guerre, de sentence de mort ou d’exil.

Au sens du concept de crise, ce qui a commencé avec la Grande Accélération ne serait ainsi pas tant une époque nouvelle, qui serait amenée à durer, soit l’Anthropocène, qu’un moment de transition critique entre deux époques. Cette crise justifiera peut-être une transition dans l’échelle des temps géologiques. De la même façon par exemple que la crise Crétacé-Paléogène, survenue il y a 66 millions d’années, connue pour avoir entraîné la fin des dinosaures non aviaires, est l’événement à la frontière entre les ères mésozoïque et cénozoïque.

Ce serait alors la première des crises du genre provoquée par l’homme. À ce titre, pour en prendre la mesure, il est justifié de la nommer « Anthropolepsie » (du grec λῆψις lêpsis, « action de prendre », et en médecine, pour Hippocrate, « accès, attaque d’un mal, crise »), qui semble donc plus juste qu’Anthropocène. Cela signifierait en effet que le Système Terre souffre d’une crise, du fait d’avoir été pris par l’espèce humaine, comme on peut être pris par un mal, dont l’issue est incertaine, mais qui pourrait entraîner l’agent et son hôte vers la catastrophe.

Comprendre la nuance, c’est comprendre que nous ne vivons pas, nécessairement, l’entrée dans un espace nouveau qu’il faudra apprendre à gérer au mieux, mais que nous vivons un moment qui appelle un jugement et une prise de décision, qui sera déterminante pour le devenir de notre planète et de l’Humanité. En tant qu’agents conscients de la crise en cours, seuls capables d’en saisir l’envergure, il semble assez évident que ce jugement et cette décision nous reviennent.

Les arguments, les preuves, permettant l’élaboration du jugement sont amenés en nombre par les analyses scientifiques, comme celles qui mettent en évidence la Grande Accélération et l’épidémie d’épidémies évoquées ici. Mais le jugement devra être élaboré collectivement par l’ensemble des citoyens, et aboutir à une prise de position politique (du grec πολιτικόςpolitikos, « de la cité, qui concerne le citoyen ») décisive. C’est le défi de notre époque d’ouvrir un débat public, mondial, pour donner une fin heureuse, du moins pas malheureuse, à la crise actuelle.


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