Pour la sauvegarde du complexe textile de Magog

Assisterons-nous à une redynamisation structurante de la rue Principale Est à Magog, et plus largement du quartier des Tisserands ? Un collectif d’étudiants en architecture et en urbanisme a déposé une lettre ouverte qui questionne le manque de vision de l’administration municipale, et plaide en faveur de la sauvegarde des bâtiments menacés de démolition.

FORMES avait traité de ce site magogois exceptionnel dans son vol. 21, n° 3, un numéro thématique consacré à la revitalisation des territoires. Vous pouvez consulter le texte ici. Le cas du quartier des Tisserands avait été traité par Jérémie Vincent-Rochette et Lorry Bisson, deux jeunes diplômés en urbanisme de l’UQAM qui ont participé à un exercice de revalorisation de cet ancien et vaste complexe textile. Ils exprimaient une opinion sur un terrain sur lequel ils ont travaillé durant leur parcours scolaire, une proposition fort étoffée ancrée dans les enjeux d’aujourd’hui. Mais qu’en est-il à la lumière de l’actualité récente ? Le quartier des Tisserands, une occasion ratée de véritablement réinventer la ville ?

Lettre ouverte – En faveur de la sauvegarde des bâtiments menacés de démolition du complexe textile de Magog

Le 14 septembre dernier, un permis de démolition a été octroyé par la Ville de Magog au Groupe Custeau pour les bâtiments les plus anciens et significatifs du complexe textile de Magog. Cette décision témoigne d’un manque de vision et d’une incompréhension de la valeur historique, sociale et culturelle de ces bâtiments. 

Ces derniers valent pourtant bien davantage que le potentiel immobilier du site sur lequel ils se dressent. Tant qu’ils seront debout, ils sont des témoins fondateurs de l’histoire de Magog et les traces d’une industrie qui a façonné son développement économique, son identité ainsi que la vie de générations de travailleuses, de travailleurs et de familles pendant plus de 125 ans. 

Effacer une partie de cette mémoire collective, c’est aussi renoncer à la possibilité de transformer cet héritage en un véritable moteur culturel, social et économique pour les générations futures.

Le bâtiment de la halle à marchandises (05a) possède, derrière une couche de tôle, une valeur patrimoniale et architecturale remarquable et témoigne d’un savoir-faire et d’une qualité de construction exceptionnels. Ces arches, conçues pour supporter le passage du train qui pénétrait autrefois dans le bâtiment, constituent un témoignage précieux de son histoire industrielle de plus d’un siècle. Le bâtiment est droit. A-t-on réellement démontré que cette structure ne pouvait être conservée et réinvestie ? 

Le bâtiment de la filature principale (03), dont la construction date de la création du complexe industriel, soit 1883, se distingue quant à lui par son échelle monumentale. Derrière des façades qui portent les traces visibles de la rudesse du temps se trouve une architecture conçue pour durer, des murs de brique massifs et des colonnes de fonte solide. Quiconque a eu la chance de visiter le bâtiment sait à quel point ces espaces sont à la fois monumentaux et lumineux. Il témoigne d’un savoir-faire industriel aujourd’hui pratiquement impossible à reproduire. 

L’état actuel de ces bâtiments est aussi, en partie, le résultat de plusieurs années d’inaction et d’un manque de volonté de les préserver. Peut-on aujourd’hui invoquer leur dégradation comme justification à leur démolition sans reconnaître la responsabilité collective qui a contribué à cet état ? 

Démolir, c’est oublier 

L’usine de textile de Magog a été désignée lieu historique national du Canada, consacrant ainsi l’importance de cet ensemble industriel. La décision de démolir certains de ces bâtiments doit pouvoir s’appuyer sur des justifications claires, documentées et vérifiables. Plusieurs questions fondamentales doivent être posées :

  • Des analyses structurales approfondies ont-elles permis de démontrer que leurs structures étaient irrécupérables ou que leur conservation était techniquement impossible ?
  • Des études de faisabilité sérieuses et indépendantes ont-elles été réalisées afin d’évaluer la possibilité de réhabiliter ces bâtiments ?

Outre les affirmations du promoteur et de la Ville, qui semblent ici avancer dans la même direction, aucun document technique crédible justifiant de telles démolitions n’a, à notre connaissance, été rendu public. En l’absence de tels rapports, il demeure impossible de vérifier sur quelles bases techniques repose cette décision. 

Dans une réponse à l’une de nos lettres, la mairesse affirme que « [la démolition] est jugée nécessaire en raison de l’état dangereux et vétuste du bâtiment ; nous avons d’ailleurs visité et constaté cet état ». Or, une visite des lieux ne constitue pas une expertise technique permettant de conclure à la nécessité d’une démolition. 

La Ville a la responsabilité de s’assurer que toutes les avenues ont été sérieusement étudiées avant d’autoriser la disparition de bâtiments aussi significatifs. Si aucune étude approfondie n’a démontré que la conservation de ces bâtiments était réellement impossible, alors leur démolition ne devrait pas être présentée comme une nécessité, mais comme un choix. 

Et c’est précisément ce choix qui mérite aujourd’hui d’être questionné. 

Lorsqu’un choix entraîne la disparition irréversible d’un patrimoine collectif, le fardeau de la preuve doit être à la hauteur du caractère irréparable de cette décision. 

La Ville écrit que la démolition a « été jugée nécessaire pour permettre la poursuite du redéveloppement de l’ensemble du site ». 

Mais redévelopper ne devrait pas nécessairement signifier démolir. 

À toute tentative de discussion sur les alternatives à la démolition, la Ville fournit un message qui semble presque automatique : « des mesures sont néanmoins prévues afin de préserver un lien avec l’histoire industrielle du secteur : le futur projet devra intégrer des rappels architecturaux et patrimoniaux […] ». 

Des « rappels architecturaux et patrimoniaux » ? Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Ces « rappels » sont insuffisants. Cette réponse est insuffisante. D’autant plus que leur prétendue intégration repose entièrement sur le bon vouloir du propriétaire, puisqu’elle n’est encadrée par aucun règlement contraignant.

Un manque de vision cruel sur le potentiel de ce lieu 

Les coûts économiques et les impacts environnementaux de la démolition-reconstruction ont été maintes fois démontrés et ne permettent certainement pas de présumer que construire à neuf constitue nécessairement la solution la plus rationnelle. Penser que le neuf est, par définition, plus économique, plus simple ou plus durable constitue un raccourci intellectuel qui mérite d’être remis en question. 

Une ville ne se construit pas uniquement en bâtissant du neuf. Elle se construit aussi en reconnaissant la valeur de ce qui existe déjà, en prenant soin de son histoire et en lui donnant les moyens de continuer de vivre.

Nous demandons :  

  • La suspension du permis de démolition afin de permettre l’examen sérieux des avenues de conservation et de transformation ;
  • Une évaluation indépendante de l’état structural des bâtiments ;
  • La publication  des études, expertises et analyses sur lesquelles repose la décision de démolir ;
  • Un véritable processus de consultation publique permettant d’explorer des scénarios alternatifs à la démolition, voire un concours d’architecture ;
  • Une collaboration étroite du ministère de la Culture et des Communications pour envisager des scénarios alternatifs.

Ces bâtiments sont encore debout. Tant qu’ils sont debout, il y a de l’espoir ! 

Les signataires

Julien Rozon – Candidat à la profession d’architecte 
Basile Van Laer – Architecte 
Mia Rochon Bissonnette – Étudiante à la maîtrise en architecture 
Estelle Contant – Étudiante à la maîtrise en architecture
Anthony Corriveau – Étudiant à la maîtrise en architecture
Émilie Fortier – Étudiante à la maîtrise en architecture
Jérémie Vincent-Rochette – Urbanologue
François Faucher – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands
Roberpierre Monnier – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands, architecte retraité, M. Urb.
Louise Gagné – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands
François Théroux – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands, ingénieur retraité
Yves Bergeron – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands 
Rick Smith – Réseau Patrimoine anglophone du Québec

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