Survol historique : une problématique bien ancrée
La dévitalisation des rues principales est une problématique bien ancrée au Québec. Elle s’illustre d’ailleurs très bien dans la célèbre chanson La rue principale du groupe Les Colocs, qui dénonce la disparition progressive des centres-villes.
Au départ, les rues principales de nombreuses villes québécoises étaient pleines de vie : tous les commerces, du magasin général au cinéma de quartier, s’y concentraient. Comme le chantent Les Colocs :
Dans ma petite ville on était juste 4000
Pis la rue principale a s’appelait St-Cyrille
La Coop, le gaz bar, la caisse pop, le croque-mort
Et le magasin général
Mais au fil des décennies, les rues principales se sont vidées, jusqu’à presque disparaître :
Quand j’y retourne, ça m’fait assez mal
Y est tombé une bombe su’a rue principale
Depuis qu’y ont construit le centre d’achat, ouais
Ce déclin est issu de plusieurs bouleversements historiques. Après la Seconde Guerre mondiale, la croissance démographique et l’émergence du rêve de la maison individuelle ont provoqué un exode urbain vers les banlieues, renforcé par l’essor fulgurant de l’automobile. Les besoins de consommation de la population ont alors suivi cette migration : de nouveaux commerces se sont installés en périphérie, concurrençant directement les petits commerces des centres-villes. Comme le rappellent encore Les Colocs :
Dans ma petite ville y sont pu rien que 3000
Pis la rue principale est devenue ben tranquille
L’épicerie est partie, le cinéma aussi
Et le motel est démoli
Dans les années 1960 à 1990, une nouvelle ère s’est imposée avec l’arrivée des centres commerciaux, symboles du commerce moderne au Québec. Des lieux comme Laurier Québec (anciennement appelé Place Laurier) à Québec (1961), Carrefour Laval (1974) et les Galeries de la Capitale (1981) ont su offrir une expérience séduisante à la clientèle par leur accessibilité pratique et centralisée, chauffée l’hiver et climatisée l’été. Mais ce modèle, dominé également par les grandes chaînes, a contribué à fragiliser davantage les petits commerces de proximité. La chanson des Colocs résonne encore :
Quand j’y retourne c’est pathétique
Ça va donc ben mal su’a rue principale
Depuis qu’y ont construit le McDonald
Puis, dans les années 1990, les power centers, vastes ensembles de commerces à grande surface en plein air, ont pris le relais des centres commerciaux. Uniquement accessibles en voiture, les power centers ont accentué la dépendance à l’automobile et ont creusé davantage un écart entre les commerces en périphérie et les centres-villes désertés.

Rue Chield, Coaticook. – Source : Rues Principales
Face à ces transformations, une prise de conscience a émergé. Aujourd’hui, de nombreuses municipalités québécoises mettent en place des stratégies de revitalisation pour redonner vie à leurs rues principales. À Montréal, par exemple, le Programme de revitalisation des artères commerciales (PRAM) soutient ces initiatives. Également, la piétonnisation estivale et la mise en valeur des espaces publics favorisent le retour des citoyens au cœur des centres urbains. Le succès de certaines rues commerciales de quartier, telles que l’avenue Cartier, la rue Saint-Jean, la 3e Avenue à Limoilou à Québec ainsi que les rues Mont-Royal, Bernard et Masson à Montréal, montre que le commerce de proximité joue encore un rôle important dans la planification urbaine et dans la dynamisation de la vie de quartier. Preuve qu’avec des efforts concertés pour sauver les centres-villes, les rues principales peuvent redevenir des lieux de vie et d’identité.
Réinventer la ville : le modèle du quartier autonome
Si la revitalisation des rues principales permet de redonner vie à des voies commerciales fragilisées, elle s’inscrit dans un cadre plus large de réflexion sur l’avenir des villes. En effet, de nouveaux modèles urbains émergent et cherchent à repenser les relations entre habitat, mobilité et services. Parmi eux, le modèle du quartier autonome, inspiré de la « ville du quart d’heure » de Carlos Moreno, propose une approche où les aspects sociaux, économiques, environnementaux et culturels d’une ville sont pensés ensemble.
La « ville du quart d’heure » est un concept urbanistique théorisé par le chercheur franco-colombien Carlos Moreno. L’idée centrale est que chaque habitant doit pouvoir se rendre, à moins de quinze minutes à pied ou à vélo de son domicile, à l’ensemble des services essentiels de sa vie quotidienne : se loger, travailler, se nourrir, se soigner, s’éduquer et se divertir. La particularité de la « ville du quart d’heure » se trouve dans la valorisation de la mixité des usages, la densification douce, la mobilité active (marche et vélo) et la résilience locale. Ce concept, popularisé depuis la pandémie de COVID-19, inspire aujourd’hui de nombreuses métropoles, notamment Paris et Montréal. Il alimente des réflexions essentielles sur la transition écologique, l’amélioration de la qualité de vie urbaine et la revitalisation des milieux de proximité. Ce modèle se distingue du schéma urbain actuel, dominé par l’automobile et la séparation des fonctions (quartiers résidentiels, zones commerciales, parcs industriels), qui accentue la dépendance aux déplacements motorisés, multiplie les embouteillages et contribue à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre.
L’écoquartier : repenser la ville autour de l’humain et de l’environnement
Alors que la « ville du quart d’heure » propose une vision globale où chaque habitant se trouve à proximité des services essentiels de sa vie quotidienne, l’écoquartier en constitue une déclinaison plus concrète et territorialisée. Pensé comme un contrepoids au modèle des centres commerciaux en périphérie, l’écoquartier mise sur la mixité des usages, la durabilité environnementale et la qualité de vie locale.
Un écoquartier se définit comme un quartier dont la conception, l’organisation et le mode de vie des habitants visent à intégrer des objectifs de développement durable, soit intégrant le volet économique, social et environnemental – le tout, en réduisant son empreinte écologique. Il vise à créer des milieux de vie complets où les distances entre logements, commerces, services, espaces verts et infrastructures collectives sont réduites. Sa particularité réside dans l’intégration de principes économiques (soutien aux commerces locaux, vitalité de quartier), sociaux (mixité sociale et intergénérationnelle) et écologiques (gestion de l’eau, efficacité énergétique, mobilité active).

L’écoquartier d’Ørestad, situé à Copenhague, au Danemark, est un projet urbain pionnier qui vise l’intégration des 17 objectifs de développement durable de l’ONU. Au centre, le tracé de la ligne de métro M1 en direction du Bella Center (tours inclinées à gauche) et du centre-ville de Copenhague. – Photo : News Øresund - Johan Wessman/Wikipédia
En Europe, ce modèle a été largement expérimenté avec des projets emblématiques tels que le quartier Vauban à Fribourg, en Allemagne, ou l’écoquartier d’Ørestad à Copenhague, au Danemark, qui misent sur la mobilité douce et une réduction massive de l’usage de la voiture.
Bien qu’au Canada, le concept des écoquartiers commence tout juste à émerger, certains projets se démarquent déjà, notamment dans l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie à Montréal. Inséré dans le Technopôle Angus, le premier écoquartier mixte au Québec illustre le potentiel d’un quartier durable combinant mixité fonctionnelle, espaces verts et dynamisme économique.
Conclusion : la revitalisation comme projet de société
La revitalisation des rues principales et la réappropriation de nos quartiers constituent de véritables projets de société, où se joue le rapport entre les habitants au territoire, à l’environnement et à la vie collective. La redynamisation des centres-villes ainsi que la valorisation de la mixité des usages, de la densification douce, de la mobilité active (marche et vélo) et de la résilience locale contribuent à renforcer l’attractivité économique, mais surtout à recréer des espaces de vie où la communauté peut s’épanouir. La revitalisation devient ainsi une démarche collective : elle appelle à repenser nos modes de vie et à bâtir des communautés capables de répondre aux défis économiques, sociaux et écologiques du XXIe siècle.
Bibliographie et sources
BÉLANGER, Hélène (2009). Commerce de proximité et revitalisation des quartiers. Institut national de la recherche scientifique (INRS).
DOUCET, Benjamin, HAMEL, Pierre, et MORIN, Richard (2011). Le centre-ville dans tous ses états : dévitalisation et revitalisation des centres-villes au Québec. Presses de l’Université du Québec.
GERMAIN, Annick, et GAGNON, J. (2003). Les banlieues nord-américaines : espaces de consommation et de reproduction sociale. Presses de l’Université de Montréal.
MORISSET, Lucie K. (2004). Le patrimoine des centres commerciaux : une histoire des formes et des usages. Cahiers de géographie du Québec, 48 (133).
Ville de Montréal (2015). Plan de développement urbain, économique et social (PDUES) – Quartiers en transformation.
Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) (2021). Plan métropolitain d’aménagement et de développement (PMAD).
Christian Yaccarini – Bâtisseur urbain, FORMES, vol. 10, no 1.
Planète globale – Écoquartier, FORMES, vol. 11, no 3.
Technopôle Angus : une histoire, un modèle, FORMES, vol. 19, no 3.