La construction du TD Centre fut une entreprise ambitieuse. La Banque de Toronto et la Dominion Bank, qui avaient fusionné pour former la Toronto-Dominion (TD) en 1955, souhaitaient conférer à la nouvelle institution une identité radicalement différente de celle traditionnellement attachée au secteur bancaire canadien. Allen Lambert, PDG et président de TD, était un banquier visionnaire qui s’intéressait beaucoup à l’architecture et aux beaux-arts. Pour construire le complexe, il fut d’abord approché par William Zeckendorf, le promoteur immobilier de Place Ville-Marie (1958-1962) à Montréal.

Les deux tours originales de la TD, situées respectivement au 66, rue Wellington et au 77, rue King Ouest.
Mais, lorsque Zeckendorf proposa d’acheter TD, l’acquisition fut rejetée par le gouvernement fédéral. Dans ce contexte très politique, Lambert choisit la Fairview Corporation, division immobilière de Cemp Investments Ldt., la société de portefeuille de la famille Bronfman.
À partir de là, l’histoire s’emballa. Le projet conçu par Gordon Bunshaft de Skidmore Owings & Merrill fut prestement rejeté par Phyllis Lambert (aucun lien de parenté avec Allen Lambert, Phyllis étant l’une des deux filles de Sam Bronfman) : « C’est une proposition ridicule à bien des égards. » Par ailleurs, les ingénieurs collaborant avec Bunshaft refusèrent d’approuver le projet. Aussi, l’associé canadien de SOM dans le cadre de cette commande, John B. Parkin, élabora un nouveau concept. Il consistait en une tour de 100 étages surplombant une cour située en contrebas et un pavillon bancaire circulaire. Phyllis insista pour que Ludwig Mies van der Rohe examine le projet, et la proposition de Parkin fut également rapidement écartée.
Fort du succès récent du Seagram Building (1954-1958), Mies était le choix évident pour concevoir le TD Centre ; Allen Lambert l’endossa immédiatement avec enthousiasme. Selon les termes de Mies, il s’agirait d’un Gesamtkunstwerk – une « œuvre d’art totale ». Tout, y compris les marguerites fraîchement coupées disposées dans des vases en verre clair sur les comptoirs des guichetiers, était spécifié par l’architecte.
Le projet de Mies van der Rohe était complexe et il se démarquait de tout ce que la ville avait connu jusqu’alors. L’angle des rues King et Bay, la « Wall Street » de Toronto, où devait s’ériger la nouvelle institution, fut qualifié de « centre de la patinoire », terme emprunté au hockey pour désigner le lieu où se dérouleraient toutes les transactions bancaires. Mies ne proposa pas d’y construire une tour, mais plutôt deux, et un élégant pavillon d’un étage dont la simplicité visait à incarner le pouvoir et le prestige de la nouvelle institution. Les gratte-ciel respectivement de 56 et 46 étages encadrent une large place pavée de granit s’ouvrant sur la rue King. Mies avait fait un geste semblable lorsqu’il avait proposé de construire le Seagram Building en retrait de la 5e Avenue à New York.
L’aménagement de l’esplanade dessiné avec la collaboration de l’architecte de paysage Alfred Caldwell fut conçu comme une extension des immeubles, la même trame les régulant.

Intérieur du pavillon TD Bank.
Le TD Centre est issu de l’heureuse rencontre d’un client dévoué et d’un architecte talentueux. Alors que TD n’était pas encore l’un des principaux acteurs du secteur bancaire, Allen Lambert réussit à construire le plus grand et le plus haut immeuble de bureaux au Canada, un des chefs-d’œuvre de Mies. Lambert resta fermement aux commandes, occupant le poste de président du conseil d’administration de la Banque TD à partir de 1961 et jusqu’à sa retraite, en 1978. Même si Mies décéda en 1969, le succès du projet et la forte demande locative suscitée par l’architecture de Mies encouragèrent le propriétaire à construire trois autres tours similaires sur des terrains adjacents. Bregman et Hamann, qui avaient travaillé en collaboration avec John B. Parkin sur le complexe, furent chargés de l’extension.
La TD et le propriétaire actuel, le groupe immobilier Cadillac Fairview (qui a succédé à Fairview Corporation) ont continué à faire du TD Centre un symbole de qualité et d’excellence, valeurs au cœur de leur politique corporative ; l’architecture de Mies van der Rohe est leur image de marque. Mais avec le nouveau siècle, de nouvelles priorités se sont imposées – alors que les prix de l’énergie flambaient et que la réduction des gaz à effet de serre devenait un enjeu majeur –, d’autant plus que le complexe prenait de l’âge.
Par ailleurs, en 2003, le conseil municipal de Toronto a reconnu l’importance du TD Centre en le désignant officiellement dans le cadre de la Loi sur le patrimoine de l’Ontario. En 2007, le Prix du XXe siècle de l’IRAC lui fut décerné.
Mon cabinet, ERA Architects, agit à titre de consultant en patrimoine pour TD, fournit des conseils et examine nombre des multiples interventions entreprises par Cadillac Fairview. Bien que la plupart des mandats concernent la conservation du patrimoine, ils ne sont jamais abordés de manière isolée, indépendante des autres considérations relatives au site. Nous avons travaillé au sein de l’équipe dirigée par l’architecte Dora Yoeh, cadre supérieure chez Cadillac Fairview, et en collaboration avec les professionnels initiaux du projet, Bregman et Hamann. L’objectif pluriannuel était de remettre en état l’ensemble du complexe afin de conserver non seulement sa valeur patrimoniale, mais encore son statut d’immeuble de bureaux de classe AAA, en mettant l’accent sur la gestion de l’énergie, ce qui a évidemment nécessité d’importants travaux.
Trois principaux chantiers ont été ouverts, à commencer par celui de la modernisation du système de réfrigération de chacune des tours. Plutôt que d’avoir recours à des installations traditionnelles, alimentées à l’électricité, TD s’est associé à Enwave Energy Corporation afin que le complexe devienne le premier à Toronto à adopter le système de refroidissement par l’eau profonde du lac Ontario (DLWC). En plus de réduire les coûts de réfrigération d’environ un tiers, cette solution mise en service en 2004 a permis de transformer en espaces locatifs les anciens locaux techniques, tandis que les nouveaux, de moindre surface, ont été localisés au sous-sol.

Pavillon TD Bank orienté vers l’ouest.
Le deuxième projet visait à réhabiliter le mur-rideau afin d’augmenter son efficacité ainsi que le confort intérieur, en remplaçant le vitrage simple par une unité scellée thermos. L’ossature du mur-rideau en acier devait être repeinte, la couleur d’origine ayant pâli et la surface s’étant détériorée à plusieurs endroits. Le défi était de préserver les éléments caractéristiques identifiés dans l’énoncé d’intérêt patrimonial officiel, c’est-à-dire le détail du cadre, la teinte bronze du verre et le noir mat de la structure d’acier. Pour ce faire, Pittsburg Plate Glass (aujourd’hui, PPG Industries), l’entreprise ayant été associée au chantier de construction du TD Centre, fut engagée.
Un prototype de la nouvelle baie du mur-rideau a été fabriqué et approuvé par les spécialistes du patrimoine du Service d’urbanisme de la ville de Toronto. Afin de ne pas déranger les locataires, les 5 676 fenêtres simples de la tour TD et de la tour TD Nord furent remplacées de nuit, au rythme de 16 à 18 par jour. L’intervention était précédée d’un état des lieux photographique afin que les locataires retrouvent le matin leur emplacement de travail inchangé. Elle se poursuivait tous les jours, sauf par grand vent ou en cas de conditions climatiques extrêmes.
Le troisième chantier a consisté à changer les ampoules fluorescentes par des DEL. Vu l’importance que prend tout détail dans l’architecture de Mies – notamment, celui des faux plafonds aux appareils d’éclairage intégrés –, il n’était pas question de les remplacer, même en reproduisant le design original. Le TD Center engagea un designer d’éclairage afin qu’il étudie la compatibilité des nouveaux produits DEL avec les ballasts existants, dont la durée de vie n’était qu’à moitié entamée, la préférence étant donnée à ceux dont la fiabilité était attestée et l’installation aisée. Une sélection de DEL de marques différentes a été retenue et testée dans les bureaux de la TD.
L’installation du nouvel éclairage DEL à l’échelle des 4 000 mètres carrés de bureaux et d’espaces publics a représenté un défi de taille. Elle exigea une planification précise après l’établissement d’un inventaire minutieux des dispositifs existants. Dans ce cas, aussi, le travail fut réalisé de nuit. Outre le remplacement de tous les tubes fluorescents de 28 à 32 watts, cela comprenait le nettoyage des appareils et, si requis, leur réparation1.
Aujourd’hui, le Centre TD est le plus grand et le mieux entretenu de tous les complexes de Mies van der Rohe au monde. Il faut sans aucun doute saluer le travail des clients qui ont su reconnaître sa valeur. Mais c’est aussi la Ville qui, avec enthousiasme et optimisme, a accueilli le Centre TD au début des années 1960, à une époque où Toronto ne comptait pratiquement aucun gratte-ciel et où ces nouvelles tours ont, à elles seules, redessiné la silhouette de la ville.
Cet enthousiasme perdure. L’appréciation commune du grand public, de la municipalité et du secteur bancaire fait du Centre TD un édifice toujours aussi important pour Toronto – un élément essentiel de son passé comme de son avenir.
Note
1 Pour plus de détails, lire l’article suivant : Toronto-Dominion Centre : Toronto, 1967-69, de CRESSMAN, Adrienne et al. (2021), publié dans Managing Energy Use in Modern Buildings: Case Studies in Conservation Practice, Los Angeles. FLAMAN, Bernard et MCCOY, Chandler, (dir). Getty Conservation Institute. p. 66-76.