Intervenir sur le moderne
L’architecture du mouvement moderne raconte des histoires riches en programmes sociaux et en innovations techniques visant à réinventer l’environnement bâti, que sa patrimonialisation met en valeur. Aujourd’hui, les enjeux de la crise climatique imposent un ajustement du point de vue institutionnel sur le patrimoine qui privilégie sa valeur de document historique et érige l’authenticité matérielle en garante d’un sens qui serait hérité du passé. L’héritage bâti représente aussi des ressources naturelles et humaines dont il faut éviter la dilapidation. Une telle prise de conscience infléchit la notion de conservation en mettant plutôt l’accent sur l’actualisation de l’existant.
L’architecte anglais John Allan, un temps directeur d’Avanti, une agence pionnière en matière de patrimoine moderne, évoque le « care » ou le prendre soin, dans son livre Revaluing Modern Architecture: Changing Conservation Culture, ce qui nous ramène à la vision fondamentale de la conservation. Au sein de Docomomo International, alors qu’à l’orée de la décennie 2010, la sauvegarde des icônes était acquise, plusieurs étant restaurées, il a élargi la focale en mettant l’emphase sur le bâti plus ordinaire et en proposant l’infléchissement de la pratique de la conservation encadrée par les chartes. Il soutient que la survivance des édifices modernes dépend plus de la démonstration de la possibilité d’améliorer leur performance, de produire de la valeur ajoutée, notamment économique, et d’exploiter les occasions de changement afin de répondre à de nouveaux besoins et de leur assurer un futur durable 2.
Au Québec, la situation est quelque peu différente. Les projets de conservation menés dans les strictes règles de l’art sont rares. Un exemple récent : l’ancien restaurant du 9e d’Eaton à Montréal (Île-de-France – Le 9e), classé en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel, restauré par l’agence EVOQ, spécialisée dans ce domaine. Docomomo Québec a milité pour sa réouverture, bien que cet intérieur ne relève pas du corpus dont se soucie l’organisme, tant à l’échelle locale qu’internationale.
D’un tout autre registre, le projet d’EVOQ pour la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Nicolet présenté en ouverture dans la série Intervenir sur le moderne par Éric Stein. Le mandat était la réfection de la toiture courbe en voile de béton mince achevée en 1963. À l’époque, ce type de structure était très nouveau et donc, encore peu maîtrisé. L’enjeu, ici, était avant tout technique, vu les problèmes d’étanchéité et d’écoulement des eaux pluviales. Ceux-ci ont été réglés dans le respect de la silhouette de l’édifice et en prévoyance de l’amplification des changements climatiques, à la suite d’études préalables pointues combinant observations in situ et simulation.
Au Québec, l’expérience acquise en conservation n’est pas toujours requise pour opérer en patrimoine, comme l’a démontré le projet avorté de la place des Nations en 2025, l’un des vestiges majeurs d’Expo 673. Les interventions sur le moderne, qui se multiplient ces dernières années, sont généralement motivées par des considérations de nature technique, énergétique et fonctionnelle. Lors de la restauration de l’appartement classé d’Habitat 67 menée par son architecte et propriétaire, Moshe Safdie, avec la collaboration de Ghislain Bélanger (CO 12 Architecture), le comportement de l’enveloppe des unités en béton soumise aux fluctuations de température et aux intempéries fut au centre des préoccupations ; le respect de l’authenticité matérielle ne s’est pas imposé, l’intérieur ayant été totalement rénové, certes à l’identique4.
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À Saint-Hyacinthe, les architectes Affleck de la Riva ont établi un équilibre audacieux entre l’existant et l’actuel dans le réaménagement du corps central résidentiel du séminaire afin d’absorber l’extension de l’école secondaire Casavant installée dans l’aile est. L’intérieur a été complètement cureté jusqu’à l’ossature de béton afin de créer un milieu de vie spacieux et coloré. Par contre, les façades de pierre d’un modernisme teinté de classicisme ont été restaurées et enrichies d’ajouts discrets en vue de normaliser et d’améliorer les circulations.
Ce cas fait penser au premier projet en patrimoine moderne mené au Québec, le recyclage de l’ancien pavillon des États-Unis d’Expo 67 par FABG, en 19925. La pertinence de ces interventions dérive pour une grande part de l’appréciation de l’architecte chargé de projet, aucune étude patrimoniale n’ayant été commandée en amont. De plus, elle découle de la bienveillance envers l’héritage de ceux qui ont collaboré à leur genèse.
Autre équipement scolaire, l’école primaire Du Buisson est reconnue d’intérêt patrimonial supérieur dans l’inventaire de la Ville de Québec. L’appréciation citoyenne diffère, l’édifice dessiné par Jean-Marie Roy en 1966, étant surnommé le « bunker » vu sa masse trapue en béton. Celle-ci a été étendue, côté rue et côté parc, en privilégiant le déploiement de larges baies afin d’offrir une approche du bâtiment plus accueillante et des espaces communs et administratifs inondés de lumière naturelle. Le projet, réalisé sous la direction de Dany Blackburn d’ABCP architecture, exploite le contraste, la brique et l’acier étant les matériaux de base des agrandissements.
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Les façades des tours des années 1960 et 1970 sont souvent déficientes. Leur réfection était au centre de deux conférences – l’une livrée par Mélanie Dupuis et Gerardo Pérez, de Provencher_Roy, à propos de Place du Portage III ; tandis que l’autre portait sur le 1141, route de l’Église à Québec, prononcée par Sarah Perron-Durocher et Éric Pelletier de l’agence Lemay (Éric fut le chargé de projet de l’« emballage » du Grand Théâtre de Québec, élégante solution préservation de la murale de Jordy Bonet, qui fait corps avec l’enveloppe, toutes deux en béton).
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Certes, les deux édifices sont d’une envergure, le premier étant un des grands complexes tertiaires de portée urbanistique érigés par le fédéral sur la rive québécoise de la capitale ; le second, un petit immeuble de bureaux, aujourd’hui propriété du gouvernement du Québec. Les partis privilégiés pour leur renouvellement sont aussi contrastés, respect de l’authenticité conceptuelle à Québec, priorité donnée à l’écologisation à Hull – des objectifs dépendant des priorités politiques. La Société québécoise des infrastructures se montre ici plus soucieuse de la préservation du patrimoine qu’Approvisionnement Canada, qui priorise la réduction de l’empreinte environnementale.
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De semblables préoccupations motivent l’ambitieux projet dit « Tower Renewal » initié par ERA Architects, exposé par l’architecte Græme Stewart et l’architecte de paysage Rui Felix. L’agence a dirigé le remplacement complet de l’enveloppe de la tour Ken Soble. Le propriétaire de celle-ci, la Ville d’Hamilton, voulait la mettre aux normes dites « Passive House ». Dans certains cas étudiés, l’attention s’est plutôt portée sur les environnements immédiats des immeubles afin de revoir leur aménagement en concertation avec les habitants qui y trouvent des lieux de récréation et de socialisation. L’objectif de « Tower Renewal » est de favoriser la revitalisation des grands ensembles résidentiels en hauteur, nombreux dans la région de Toronto. Sa première étape fut une recherche historique dont les résultats sont résumés dans Concrete Toronto, un livre visant à faire connaître et apprécier l’architecture dite brutaliste 6.
Connaître, comprendre avant d’intervenir
Au Québec, la volonté d’agir en amont de l’intervention est partagée par certains maîtres d’ouvrage qui ont décidé de se doter d’orientations patrimoniales. Ces démarches s’inscrivent dans une logique de conservation intégrée. Elles se concrétisent fréquemment par la réalisation d’évaluations patrimoniales. Ces études sont utilisées pour remplir les appels d’offres, encadrer les projets d’intervention ou améliorer les outils de gestion immobilière. Les enjeux patrimoniaux deviennent ainsi des paramètres structurants des processus décisionnels. Quelques exemples.
Dans la foulée de l’énoncé d’intérêt patrimonial du métro de Montréal adopté par le comité exécutif de la ville en 2013, la Société de transport de Montréal (STM) a produit des évaluations opérationnelles pour l’ensemble des stations de métro. Au fil du temps et des projets de réfection et de modernisation, ces fiches résumant l’histoire de chacune d’elles et identifiant les aspects à préserver ont démontré leur efficacité. Synthétiques, elles servent de balise lors de la réfection, notamment des revêtements de plancher soumis à rude épreuve, et lors de projets plus ambitieux, tel le réhabillage complet de la station de métro Beaudry, afin de consolider et étanchéiser la voûte sous la direction de Jodoin Lamarre Pratte architectes.
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À l’occasion de son 40e anniversaire, le Parc olympique de Montréal a commandé une étude d’évaluation patrimoniale. Rares sont les gestionnaires qui tirent pleinement profit du potentiel d’un tel document. Outre sa portée commémorative et éducative (la connaissance favorise l’appréciation), il servit à préciser le contenu de l’exposition Une architecture à célébrer présentée au Musée Nincheri-Dufresne et de prétexte à l’organisation de nombreuses rencontres publiques. Au long court, il sert de référence autant à l’interne qu’à l’externe ; il fut notamment transmis aux équipes soumissionnaires par le remplacement de la toiture du stade, un ambitieux chantier en cours.
Depuis 2007, l’Université Laval a multiplié les études patrimoniales portant sur les pavillons du campus de Sainte-Foy, conformément aux principes d’intervention issus de la consultation publique de 2003.
Toujours un déficit de reconnaissance officielle
De telles initiatives demeurent néanmoins marginales. D’importants et intéressants bâtiments modernes continuent d’être démolis, malgré des évaluations patrimoniales positives, malgré la mobilisation citoyenne, malgré la couverture médiatique.
Le 5 janvier 2026, le pic des démolisseurs fracassait le mur-rideau de l’hôtel de ville de Sept-Îles ; une petite dizaine de jours plus tard, place nette était faite pour le futur stationnement de l’hôpital. Un même sort est jeté sur le collège Saint-Damien dans Bellechasse, les autorités ayant préféré construire une nouvelle école primaire plutôt que de réhabiliter l’édifice où l’établissement logeait. De plus, la Maison de la culture, l’hôtel de ville et la résidence pour personnes âgées ont décidé de déménager avant même que les citoyens mobilisés aient épuisé tous les recours. Ces cas témoignent du poids des municipalités et de leur désintérêt pour le patrimoine moderne ; sans leur soutien, il est rare que le ministère de la Culture et des Communications s’engage. Or, leur rôle a été renforcé avec la révision de la Loi sur le patrimoine culturel du Québec de 2021, vu l’obligation qui est faite, aux municipalités régionales de comté (MRC), de réaliser des inventaires.
Une telle mesure légale fut prise afin d’éviter les démolitions intempestives constatées par le vérificateur général du Québec dans son rapport de juin 2020, l’encadrement des demandes de démolition pour toute propriété inscrite à l’inventaire étant renforcé. Mais le patrimoine bâti moderne échappe largement à cette protection, les municipalités n’étant pas obligées de recenser les immeubles et les ensembles d’intérêt patrimonial datant d’après 1940, sur leur territoire.
Certes, quelques autorités municipales ont élargi leur conception du patrimoine. Certaines, comme Montréal et Québec, reconnaissent depuis longtemps la valeur des édifices et des ensembles bâtis entre 1945 et 1975. Depuis 2005 et l’adoption de sa première politique du patrimoine, la métropole inclut, dans ses inventaires, le moderne. D’autres – par exemple Gatineau, Laval, Saguenay – les ont rejointes alors qu’elles remplissaient les récentes obligations législatives.
Conclusion
La reconnaissance officielle toujours limitée du patrimoine de la modernité contraste avec l’intérêt que manifestent pour cette architecture des projets de plus en plus nombreux, diversifiés et techniquement élaborés. Une telle dynamique à deux vitesses contribue à entretenir, au sein de la société, une perception ambiguë de l’intervention sur le moderne soucieuse des valeurs historiques, opération souvent perçue comme une préoccupation marginale, réservée à un cercle restreint d’experts, ce qui n’aide pas à la valorisation de cet héritage bâti. Dans le champ même de la conservation, elle freine la diffusion et la consolidation des savoir-faire, conceptuel et technique, les chantiers exemplaires étant trop peu connus pour produire un effet structurant.
Les expériences récentes montrent que ce ne sont pas uniquement les études d’évaluation patrimoniale qui fondent la pertinence des interventions ; jouent souvent la prédisposition positive vis-à-vis de l’héritage moderne démontrée par les architectes chargés de projet, voire les gestionnaires, et, surtout, la connaissance approfondie des bâtiments, de leurs systèmes et de leurs contextes de la part des premiers. Il est étonnant que ces savoirs ne soient pas plus partagés, étant donné l’abondance de la littérature produite sur l’histoire de l’architecture moderne – certes, à l’international plus que localement – et sur sa conservation, notamment par les organismes tels Docomomo International, ICOMOS ou encore le Getty Conservation Institute.
En 2026, Docomomo International tient sa conférence internationale bisannuelle, la 19e ; des rencontres dont tous les actes, depuis les premiers, ceux de 1990, sont publiés et disponibles maintenant en ligne, tout comme son Journal7. La Conserving Modern Architecture Initiative du Getty Conservation Institute est une autre source de connaissance très précieuse8. Par ailleurs, pour guider le projet d’intervention sur le moderne, les Normes et lignes directrices pour la conservation des lieux patrimoniaux du Canada publiées par Parcs Canada offrent un cadre général très utile, d’autant plus qu’elles ont été actualisées dans la foulée des rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat de l’ONU9 (GIEC).
Notes
1 Pour les comptes rendus et les enregistrements vidéo des conférences, visitez le site Web de Docomomo Québec à l’adresse https://docomomoquebec.ca/.
2 ALLAN, John. (2013). From Sentiment to Science – Docomomo Comes to Age, Docomomo Journal, vol. 48, no 1 p. 4-9 ; Allan, J. (2022) Revaluing Modern Architecture: Changing Conservation Culture. Londres. RIBA. 206 p. Notons qu’Avanti restaura le bassin des pingouins (1934) du zoo de Londres, de l’architecte Berthold Lubetkin et du groupe Tecton, en 1987.
3 Vestige hautement symbolique d’Expo 67, la place des Nations attend une nouvelle fois sa réhabilitation à la suite des questionnements nombreux suscités par le projet mis à l’étude en 2023, comme le manifeste la réduction de la somme qui lui est allouée dans le budget 2026 de la Ville de Montréal.
4 CO 12 Architecture, 2019. Habitat 67. Appartement 1011. https://www.co12architecture.com/habitat-67. Notons que la cuisine et la salle de bain ont été restaurées.
5 Rappelons une autre réalisation de l’agence, sous la direction de l’architecte Éric Gauthier, soit la reconversion de la station-service de L’Île-des-Sœurs, à Montréal, une œuvre de Mies van der Rohe.
6 STEWARD, Graeme, et MCCLELLAND, Michael, dir. (2007). Concrete Toronto: A Guidebook to Concrete Architecture from the Fifties to the Seventies. Toronto. Coach House Books. E.R.A. 357 p.
7 Voir sous l’onglet « Publications », Docomomo international, en ligne https://docomomo.com/dossiers-isc-t-2/. Consulté le 26 mars 2026.
8 Conserving Modern Architecture Initiative, Getty, en ligne, consulté le 26 mars 2026. https://www.getty.edu/projects/conserving-modern-architecture-initiative/.
9 Parcs Canada. (2010). Normes et lignes directrices pour la conservation des lieux patrimoniaux du Canada, Ottawa, Sa Majesté la reine en chef du Canada. 287 p, ill., en ligne, consulté le 19 juin 2019. https://www.historicplaces.ca/media/18081/81468-parks-s+g-fre-web2.pdf ;
10 MTBA & Associates inc. (2016). Accroître la résilience : Lignes directrices pratiques pour la réhabilitation durable de bâtiments au Canada, Gatineau, collaboration fédérale, provinciale et territoriale sur les lieux historiques au Canada. 161 pages, ill., en ligne, consulté le 11 décembre 2018. http://publications.gc.ca/collections/collection_2017/pc/R62-539-2016-fra.pdf.