La valorisation des églises modernes au Québec Église Notre-Dame-de-Fatima, Jonquière, 1962-1963, œuvre de Paul-Marie Côté et Léonce Desgagné, démolie en 2017 après avoir perdu son statut patrimonial par la municipalité. Vue de la façade principale. – Source : Conseil patrimoine du Québec

Écobâtiment a consacré une de ses recherches-actions à la valorisation des bâtiments existants du patrimoine religieux. Marie-Chantal Croft fait état de l’étude portant sur divers cas.

Une occasion de contrer la crise climatique

La situation des bâtiments religieux excédentaires au Québec est préoccupante : en date du 31 décembre 2023, on comptait 802 lieux de culte en mutation1. La vacance engendrant la dégradation accélérée des bâtiments, elle représente ainsi une menace de démolition. Les églises modernes ne sont pas épargnées. Elles ont un statut plus fragile que les églises anciennes par leur manque de reconnaissance patrimoniale aux yeux de la population et des autorités. À ce jour, l’inventaire obligatoire des bâtiments patrimoniaux demandé par le ministère de la Culture et des Communications du Québec en 2021, en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel, couvre uniquement les bâtiments construits avant 1940.

De ce fait, plusieurs églises modernes, bien que figurant au Répertoire du patrimoine culturel du Québec, ont été démolies. On pense entre autres à l’église Notre-Dame-de-Fatima à Jonquière et à l’église Saint-Louis-de-France à Québec. D’autres sont en voie de l’être, comme les églises Saint-Yves et Saint-Mathieu, à Sainte-Foy, et Saint-Gérard-Majella, à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Ce cas de figure n’est pas unique. Au Québec, il est courant de privilégier la construction neuve au détriment de la valorisation du bâti existant. Plusieurs villages qui ont été accompagnés par Écobâtiment2 au cours des dernières années arrivent avec la prémisse de construire un bâtiment en périphérie pour accueillir des besoins de la communauté alors qu’ils ont une église vacante en plein noyau villageois. Ils ignorent que les bâtiments existants possèdent une valeur inestimable sur le plan environnemental, et ce, indépendamment de leur valeur patrimoniale.

Habitations Sainte-Germaine-Cousin, Pointe-aux-Trembles. Église construite en 1960 selon les plans de Gérard Notebaert, elle a été valorisée et agrandie en 2014 par les architectes Rayside Labossière. L’église comprend les usages de salle polyvalente et centre de la petite enfance. L’agrandissement comprend 174 unités de logement pour aînés et pour une clientèle atteinte de troubles cognitifs. Vue extérieure aérienne, 2005. – Source : Rayside Labossière
Coupe : Source, ABC, 1962, vol. 17, no 191, p. 27

 

Pourquoi limiter la construction neuve ?

Le secteur de la construction est l’un des trois secteurs ayant la plus lourde empreinte carbone, après les transports et l’industrie. On lui attribue environ 23 % de la production des gaz à effet de serre (GES), et il est responsable de 50 % des matières extraites dans le monde. Au Québec, chaque année, la filière construction-rénovation-démolition produit environ 3,3 millions de tonnes de déchets – dont 45 %, soit 1,6 million de tonnes, sont directement éliminées et ne sont pas valorisées3.

Même le bâtiment neuf le plus vert, bien qu’il soit performant sur le plan énergétique, demeure une source importante d’émission de gaz à effet de serre (GES) lors de sa construction. Aujourd’hui, au Québec, pour un immeuble conventionnel chauffé avec l’hydro-électricité (énergie propre), environ 56 % des GES produits pendant toute sa vie utile seront émis avant son inauguration, soit pour la fabrication des matériaux tels que le béton, l’acier ou le verre4. Cela signifie que la portion attribuée au carbone intrinsèque est beaucoup plus importante qu’il n’y paraît dans l’équation environnementale du bâti. Le carbone intrinsèque correspond aux émissions de GES générées tout au long du cycle de vie d’un bâtiment, à l’exception de celles liées à son utilisation (opérationnel). Dans la lutte aux changements climatiques, il est donc crucial de s’attarder à diminuer la construction neuve et de privilégier la valorisation des bâtiments existants par l’occupation des bâtiments vacants et le maintien d’actifs du parc immobilier déjà construit.

« Le bâtiment le plus durable est celui qui est déjà construit5. »

Valoriser les bâtiments existants : le projet Patrimoine religieux pour le climat

En 2020, Écobâtiment a initié le projet de recherche-action Patrimoine religieux pour le climat comme deuxième volet de Valoriser les bâtiments existants et a déposé une demande de subvention pour le réaliser auprès du programme d’Action-Climat du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs.

Avec la création de ce projet, l’intention d’Écobâtiment était d’activer les capacités locales d’action environnementale en reliant l’enjeu global de la lutte aux changements climatiques à celui de la sauvegarde du patrimoine bâti, plus précisément des bâtiments excédentaires issus du patrimoine religieux. L’hypothèse de recherche était que la requalification des bâtiments historiques entraîne des retombées environnementales et culturelles positives qui constituent un levier puissant à mettre au service de la lutte aux changements climatiques et du développement urbain et villageois durable.

 

Ce projet de recherche-action à portée nationale, d’une durée de trois ans (2021-2024), comprenait plusieurs activités, dont des accompagnements techniques (volet action), des analyses de cycle de vie portant sur les émissions de GES (volet recherche) et des activités de diffusion (colloque, réédition et bonification du livre Valoriser les bâtiments existants et une série de conférences).

Le volet action a permis l’accompagnement de 12 communautés dans l’ensemble de la province, de Percé à Montebello. Des villes et villages québécois aux prises avec des bâtiments religieux vacants de typologies variées (presbytères, églises, couvents et monastères) et d’époques de construction variées ont reçu des services professionnels en architecture et sciences du bâtiment, pour la réalisation d’études préconceptuelles. Subventionnés à 75 %, ces services leur ont permis de faire progresser leur projet respectif et, dans certains cas, de déposer des demandes de financement pour la rénovation du bien immobilier patrimonial auprès du Conseil du patrimoine religieux du Québec (CPRQ), entre autres. Ces accompagnements ont été particulièrement précieux en région, où les ressources techniques et financières sont plus difficiles à trouver.

Le volet recherche a permis à Écobâtiment d’effectuer des analyses de cycle de vie (ACV) pour les 12 projets en comparant pour chacun les deux scénarios suivants :

  • Le bâtiment religieux transformé pour y inclure un nouvel usage ;
  • Un bâtiment neuf standard incluant le même programme et le même nombre d’occupants.

L’objectif recherché dans cette hypothèse était de démontrer que, sur le plan de l’empreinte carbone intrinsèque, le scénario de transformation d’un bâtiment existant était moins dommageable que la construction neuve. Dans tous les cas étudiés, il a été démontré que la construction neuve, même banale, avait un impact en matière d’émissions de GES d’au moins dix fois supérieur à celles émises lors de la transformation d’un bâtiment religieux.

D’ailleurs, les GES émis lors de la construction des églises plus récentes, soit celles de Chambord et de Coaticook, sont plus importants, car la structure de ces églises est en béton contrairement aux deux autres qui sont en bois. Ces deux cas de figure illustrent potentiellement des similitudes avec la situation des églises modernes, réalisées en béton ou en acier. D’un point de vue environnemental, les églises modernes devraient d’autant plus être conservées, car elles ont généré plus de GES lors de leur construction.

Habitations Sainte-Germaine-Cousin, Pointe-aux-Trembles. Église construite en 1960 selon les plans de Gérard Notebaert, elle a été valorisée et agrandie en 2014 par les architectes Rayside Labossière. L’église comprend les usages de salle polyvalente et centre de la petite enfance. L’agrandissement comprend 174 unités de logement pour aînés et pour une clientèle atteinte de troubles cognitifs. Vue extérieure aérienne, 2005. – Source : Rayside Labossière

 

L’apport des données quantitatives obtenues dans cette étude en regard de l’impact carbone d’un scénario de démolition d’un édifice religieux existant, juxtaposé à la construction d’un bâtiment neuf, permet de porter un regard nouveau sur le patrimoine. La valeur environnementale s’ajoute aux valeurs patrimoniales et esthétiques du bien et militent en faveur de sa conservation et de sa valorisation.

Si, pour des raisons programmatiques, la construction neuve était nécessaire, il serait pertinent d’y intégrer les églises excédentaires. Plusieurs projets exemplaires ont fait ce choix judicieux en valorisant des églises modernes qui ont été agrandies pour répondre à des besoins spécifiques.

À une époque où les besoins sont criants, principalement en habitation, la vacance des bâtiments existants et patrimoniaux devrait être perçue comme une occasion de résoudre les crises actuelles, tant sociales que climatiques. À titre d’exemple, seulement à Montréal, plus de 35 millions de m2 de bâtiments industriels sont vacants6. C’est ce qui a incité Écobâtiment à déployer la phase III de Valoriser les bâtiments existants : Patrimoine industriel pour le climat en se consacrant cette fois à un patrimoine moins inventorié et prestigieux que le patrimoine religieux.

Notes

1 Conseil du patrimoine religieux du Québec (CPRQ). (2024). Lieux de culte en mutation. Bulletin d’information du Conseil du patrimoine religieux du Québec, vol. 24, no 1. p. 16.
2 Écobâtiment est un OBNL qui existe depuis vingt ans et qui se dédie aux populations vulnérables et à la lutte aux changements climatiques par le biais du domaine de la construction.
3 Recyc-Québec. (2023). Bilan 2023 de la gestion des matières résiduelles. Gouvernement du Québec. https://www.recyc-quebec.gouv.qc.ca/sites/default/files/documents/bilan-gmr-2023-crd.pdf
4 THIBODEAU, Charles (CT Consultant). (2020). L’enveloppe du bâtiment, un élément crucial dans l’atteinte des objectifs zéro carbone (matériaux et énergie). Colloque Architecture et conception durable : Mission ZÉRO. Conseil du bâtiment durable du Canada – Québec, Agora Hydro-Québec, UQAM.
5 ELEFANTE, Carl. (2007). The Greenest Building Is… One That Is Already Built. Forum Journal, vol. 21, no  4. p. 26-38.
6 Communauté métropolitaine de Montréal. (2023). Programme de revalorisation des espaces industriels. Gouvernement du Québec. 26 p.

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